Errances et amarrages

Le Journal des psychologues n°263

Dossier : journal des psychologues n°263

Extrait du dossier : Violences dans l'adolescence
Date de parution : Décembre - Janvier 2009
Rubrique dans le JDP : Pages fondamentales
Nombre de mots : 3300

Auteur(s) : Pitici Colette

Présentation

Chez les populations errantes ou gravement précaires, il existe une modalité de relation particulière à l’objet actuel – « relation d’amarrage » – qui révèle les empiètements (par forçage ou insuffisance) de l’objet précoce ou encore de la dépendance. À l’appui des histoires de Boris et Amina, la question de l’errance est également mise en lien avec les problématiques liées au traumatisme ou aux conduites addictives.

Détail de l'article

Intermédiaire entre le sujet et le monde, l’errance fait paradoxalement lien. Elle interroge, trouble ; elle interfère entre le groupe social et celui qui la montre. Il y a un théâtre public de la condition d’errant.

 

Boris
Tu es l’enfant-clodo, tu sens mauvais, encapuchonné-enfoui sous ta parka ­verdâtre.
Les médecins disent que tu es « encoprésique », tes camarades de classe que « tu pues la M… ». Tout le monde s’écarte.
Tu voles, provoques tes parents, les professeurs et les élèves. Ou bien tu t’enfermes dans l’indifférence et le silence. Quand tu parles, c’est pis. Parfois, tu pa­rais dément, ou bête.
Tu joues. Tu crées des monstres ou des morts, des crustacés nus et mous, grignotés par des requins voraces, des momies perdues dans une forêt profonde. Tu inventes des scènes insensées. Tu fabriques des « têtes » d’Hitler, d’Halloween. Têtes balafrées. Têtes grimaçantes. Têtes de pioche. Têtes de mort.
Tu regardes les fissures, les lézardes, dans le béton. Tu observes les fourmis qui s’agitent au bord, qui tombent dans l’abîme.
Tu ne parles jamais de ta lignée, de ton sang. Tu en portes les stigmates.
Le magma familial s’est déversé ; vous en avez été éclaboussés. Héros clandestin, tu veux en extraire les tiens, seul. Au prix de ta vitalité.
Toi, l’enfant-clodo, tu as une identité, un prénom. Tu es blond, tu as des yeux magnifiques. Tu t’appelles Boris.

 

Amina
Amina, vous avez passé votre jeunesse dans la rue. Vous y étiez protégée par les caïds. Vos frères n’y venaient pas. Vos parents ne vous y cherchaient pas.
Vous avez été la femme de l’un ou de l’autre, mais c’était mieux que d’être objet des frères, victime des coups du père ou de l’indifférence de la mère.
Vous avez grandi, Amina, dans la peur du foyer, dans la sécurité du dehors. Vous avez inventé votre espace privé à l’extérieur de vous-même. Vous l’avez voilé de brumes nocives, vous avez voulu y cacher les blessures de jadis.
Vous n’avez pu faire autrement que de vous intoxiquer, Amina. Au moins, c’est vous qui vous faisiez du mal. Vous vous êtes absentée de vous-même ; vous avez refusé de revivre le danger du dedans. Vous avez rêvé d’une mère qui berce, caresse, apaise. Vous n’avez trouvé qu’une femme envieuse de votre beauté, complice des coups et de la lubricité des hommes.
Vous avez espéré, Amina, une solidarité fraternelle. Vous avez rencontré des frères abjects, des sœurs jalouses. Vous avez adoré votre père comme un héros. Il n’a été qu’un lâche.
Toujours, Amina, vous avez cru à une autre vie, dans un autre lieu, un autre temps ; vous avez bourlingué de rapines en larcins, de bras en viols, de cages d’escaliers en caves d’immeuble.
Vous avez bougé sur place, infiniment. Pour demeurer en vie.

 

Errance et addiction
Historiquement, l’errance n’a pas toujours été raccordée à la misère. Ses représentations témoignent surtout de son rapport au socius dans lequel elle se niche. Il n’existe pas d’errance individuelle sans alentour social. L’errance s’adresse à l’autre en tant que représentant du groupe. Sur le plan intrapsychique, elle peut être entendue comme une limite spatiale incertaine des lieux psychocorporels.
Tous les auteurs s’accordent à considérer l’adolescence comme paradigmatique de la situation de perte et d’errance psychique ; les repères des frontières espace / temps, symboliques ou réels, sont troublés. « Errer, c’est aller çà et là sans jamais se fixer, déambuler, traîner, vagabonder au hasard (1). » C’est le mouvement qui paraît être le premier rapport du corps du sujet avec son extériorité.
L’errance, comme l’adolescence, peut être envisagée comme une catharsis, une réponse contre le délitement psychique. En d’autres termes, ne serait-elle pas une manière de se protéger, même a minima, contre la chute dans un espace sans frontières, contre l’absorption par le néant ? L’agir, l’agitation, la fuite, procurent vraisemblablement un balisage là où l’absence risquait de prévaloir.
Je me suis utilement référée à la notion d’« indwelling (2) », à la façon d’habiter son corps. Dans cette situation se joue la ­concordance du corps avec le temps et l’espace. Il semblerait qu’ici, le rapport temporel soit secondaire au surinvestissement spatial ; l’histoire est rabattue sous la géographie, comme si la première confrontait le sujet à un temps archaïque douloureux. Il faut alors tenter de contrôler la temporalité et de l’évacuer vers une période anhistorique. De la même façon, le corps et ses besoins, également construits dans le temps de la relation précoce, vont devoir être canalisés, réorientés, vers une organisation plus conforme à l’éprouvé du sujet.
Il y a ensuite, dans l’errance et ses « marches forcées (3) », une tentative d’autosoin ; celle-ci se cherche d’abord dans l’acte psychomoteur qui barre le retour de la pensée, par l’apaisement immédiat et solitaire. C’est un essai d’articulation entre les registres somatique, corporel, psychique. Cette perspective paraît essentielle pour échapper à la compréhension exclusivement mortifère du passage à l’acte et de la répétition. Il ne s’agit pas d’une impasse lorsque Amina s’échappe, que Boris s’enfouit, mais de la création d’un possible et d’une survie.
Il faut comprendre la question des addictions au sens large de la dépendance à l’objet, aux objets sociaux. Nous pouvons penser que les toxiques en font partie, en tant qu’ils représentent une forme de lien, marchand et-ou sociétal.
Il existe un rapport entre attachement et dépendance, lorsque la qualité du lien primaire a défailli à apporter la sécurité nécessaire à l’enfant. La difficulté d’éla­bo­ration de l’angoisse de séparation d’avec l’objet primordial fait naître la première dépendance pathologique. Faut-il y voir – dans la droite ligne du holding winnicottien – une insuffisante qualité du regard maternel, qui ne parvient pas à offrir un reflet sécure au bébé ?
On pourrait affiner cette perspective en suggérant la notion de « reflet mort d’une part de sa réalité interne (4) » quand l’attention maternelle au bébé se dévitalise ou devient confuse, au sens de la « confusion des langues (5) », passion en lieu et place de tendresse ; ou encore quand elle n’a plus, au moins provisoirement, la capacité de se centrer sur les besoins de cet enfant ? Boris, l’enfant-clodo s’est empoisonné de comportements toxiques, d’encoprésie, d’autoexclusion. Sans doute en partie parce que, premier enfant sain de la lignée, il échappait à la préoccupation mortifère de ses parents.
La mécanique du déplacement automatique fait également partie de ce processus. Tout comme l’appel aux toxiques de tout ordre.
Amina s’embrume sous les vapeurs de cannabis, parfois se frappe pour se sentir exister, pour localiser la souffrance ; elle survit, étonnée, soulagée et déçue à la fois d’avoir passé encore un jour.
Toute organisation de survie est contenue dans la logique de l’extrême, qui appartient encore à la pensée. S’économiser, même à l’encontre de la raison, ou, au contraire, se dépenser jusqu’à plus soif dans un ultime sursaut d’individualité, reste du domaine de l’humanité.
Mais le socius ne se laisse pas si facilement apitoyer par ces « graines de crapule (6) » ; c’est pourquoi les issues hors de la survie sont si rares, en dépit des tentatives, parfois surhumaines.

 

Traumatisme, empiètement et honte
Nous considérons le premier comme un ou des « événements » qui ont modifié et orienté le destin du sujet, singuliers ou pluriels, successifs ou cumulés, discrets ou massifs, précoces ou actuels. Bien entendu, l’implication du traumatisme passé est essentielle, mais nous admettons l’impact des dommages ultérieurs, comme les agressions, en particulier collectives (guerres, génocides, déportations, attentats…), qui ont percuté l’équilibre psychique de sujets jusque-là indemnes, au même titre qu’une atteinte prématurée peut le faire chez un tout-petit. Ces actes, différents dans leurs modalités et leurs effets, ont toutefois en commun l’action, l’empiètement d’un ou plusieurs tiers sur le psychisme en voie de constitution, ou déjà organisé, de la victime. C’est dans ce sens qu’il faut désormais réinterroger le concept de traumatisme, et le discriminer de celui d’empiètement.
Une excitation externe, dépassant les capacités transformationnelles du Moi, en est la première définition (7). Il y aurait donc l’idée d’une intrusion précoce, par un tiers, même si, plus tard, S. Freud convient d’une double causalité externe / interne du trauma. Le trauma est d’abord amené de l’extérieur, mais sa résolution, ou en tout cas son traitement, appartient à la psyché propre.
S. Freud évoque les incidences de l’histoire sociale sur le sujet. Il conçoit la « compulsion de répétition » comme une tentative de soin de l’excitation pathogène. Ces deux points éclairent la problématique qui nous intéresse ; ils mettent l’accent sur la double dimension psychosociale du trauma et sur les essais, par le sujet, de restauration de son intégrité psychique.
Dans un autre registre, S. Ferenczi va interroger le moment de survenue du traumatisme, insistant sur le lien archaïque à la mère. Il est question d’« inadéquation » des réponses aux besoins du nourrisson, qui s’invente alors une énigme encryptée et silencieuse, puisque non identifiable du fait de sa précocité. La souffrance de l’enfant sera disqualifiée, ignorée même, créant de ce fait une confusion et un renversement de l’éprouvé d’amour en ressenti de haine. Que faire, en effet, d’un affect ressenti mais qu’on ne peut adresser ni transformer ? Seulement le diffracter au hasard et sans but, sur soi et sur l’autre, n’importe quel autre, sur le monde.
Peuvent exister aussi, et simultanément, le renoncement et le retrait de soi-même et de ses perceptions par le sujet blessé, réactualisant la trace de l’agonie primordiale. S’absenter, c’est, d’une certaine façon, abandonner tout ce qui fait souffrance, indistinctement, tout en prolongeant la vie, comme en hibernation. Car la douleur vient du monde, de l’autre, du semblable et du différent à la fois, de l’homme en somme.
Ces regards partiels sur le traumatisme se déclinent aujourd’hui de manière plus fine par l’idée de succession d’événements qui contribuent au trouble ; succession ou cumul de ratages discrets, somme toute ordinaires, que nous pouvons penser en termes d’empiètement.
La réalité empiète sans cesse sur la tranquillité psychique de chacun, ainsi que sur la tendance naturelle au retour vers l’inanimé. C’est en quoi l’empiètement est un état nécessaire à la vie. Il y a trouble lorsque les réactions du sujet sont inappropriées. S’il a pu constituer, dans le lien précoce, des réponses adaptées et un seuil suffisamment élevé de tolérance aux excitations, la confrontation ne sera pas nocive. Mais si, à l’inverse, l’objet n’a pas réussi à apporter au petit cohérence, pertinence et ajustement, les échos de la rencontre seront anarchiques ou mal ajustés. À côté d’effractions objectives, on constate toute une série de manques, d’empêchements, pour construire harmonieusement le sujet. Attention, chaleur, désir, amour, caresse, aident l’enfant à se rendre attentionné, chaleureux, désirant, aimant, caressant, à ne plus se sentir seulement survivant. Si Amina a connu de vraies effractions, elle se plaint aussi beaucoup de l’indifférence ou de la rivalité maternelle. Boris a dû s’arranger de parents peu disponibles pour lui, et a poussé tout seul. L’inhibition du toucher, à travers les gestes maternels ordinaires, souvent retrouvée dans les histoires de vie, prive sans doute les sujets de la sécurité et du rythme de base.
Sentiment transversal dans la culture religieuse, littéraire, sociologique, la honte est considérée au carrefour de l’intime et du public, puisque c’est un affect ressenti par le sujet mais d’origine extérieure. Elle se réfère à l’indignité, à l’abjection du sujet relié aux groupes d’appartenance, famille, mais aussi parfois communautés plus larges (idéologique, nationale…). C’est en tous les cas « l’image négative renvoyée par un autre (8) ». Tout se passe comme s’il existait une transitivité de la honte qui, partie d’une situation vécue par un tiers auquel il est affilié, tombe sur le sujet et se niche au plus profond de lui. Dans cette configuration, le sujet cesse de résister à la honte et consent au déclin. Il perd sa dignité au regard des autres, son estime de soi et entre dans un processus d’auto­exclusion (9), où tous ses comportements vont renforcer l’image de déchéance contre laquelle il s’est battu.
Dans les différents destins qu’il envisage pour la honte, A. Ferrant (10) théorise la question du renversement projectif sur le tiers actuel, pour peu que ce dernier reçoive ce dépôt d’abjection. L’objet devient ainsi, à ses risques et périls, le « porte-honte » du sujet (11). Humilié, haineux, il va traverser des sentiments démesurés de culpabilité, longtemps gardés secrets en lui.
Dans cette perspective d’une rencontre avec un tiers suffisamment prêt à l’accueillir, la honte peut être enfin vue comme « partage thérapeutique ». L’objet va accepter d’être utilisé.
Dans cette configuration, il se produit d’abord un temps de « confusion » partagé, puis transmis du sujet à son objet actuel qui va intérioriser la honte dans son propre psychisme, la faire sienne.
Ce processus se retrouve dans nombre de rencontres avec ces sujets : à la confusion de l’échange succède souvent la honte personnelle du thérapeute d’avoir énoncé une parole violente ou inadéquate. Et, cependant, ce ne sont pas souvent les foudres attendues qui arrivent, mais un « temps de reconstruction de la scène honteuse » après lequel ce qui hante le sujet clandestinement est parfois nommé, avant d’être relié à l’histoire de vie.

 

Transfert et amarrage
Comment ne pas disparaître à soi-même, voire à la vie, par trop de honte qui ne trouve pas son destinataire et ronge du dedans ? Comment soulager les sujets – ou les aider à le faire – de telles extrémités psychiques et psychosociales qui leur font « perdre la face » ?
Le transfert est constitutif de la cure analytique, il en est l’un des composants essentiels, levier par lequel vont se déchiffrer la vie psychique et les modalités défensives du sujet.
Pour R. Roussillon, le « transfert par retournement (12) » met en œuvre l’acte de « faire vivre à l’objet ce que l’on a soi-même eu à endurer passivement dans la rage, l’impuissance, la détresse, la honte, le désespoir ». Les affects sont transportés de l’analysant à l’analyste et, finalement, éprouvés par ce dernier comme sensations intimes. Avant d’espérer une quelconque réparation du dommage, le thérapeute doit maintenir le lien sans prétendre l’apaiser, offrant seulement un « partage d’affects empathique » comme soulagement de la solitude.
Nous nous intéressons, pour notre part, à ceux qui ne demandent rien, pas même une écoute clinique. Doivent-ils être laissés à leur honte, à leur effondrement, plus vifs encore, puisqu’ils ne trouvent pas – ne savent pas qu’ils peuvent chercher – un « double potentiel » d’eux-mêmes en la personne d’un thérapeute ?
Issu de l’acception moderne du jeu transféro-contre-transférentiel, l’amarrage voudrait prendre en compte l’absence de demande explicite des sujets.
Quand la personne n’est pas en mesure d’exprimer une attente, qu’elle ne manifeste sa souffrance que par le symptôme, c’est bien par ce lien précaire qu’il semble possible de créer une relation thérapeutique. Préalable d’une relation transférentielle classique, elle consisterait à se laisser d’abord attraper par le fil lancé par le patient, fil parfois incongru, souvent hontogène, traumatique et confus pour le thérapeute. C’est la sphère sensorielle qui est la première touchée par la rencontre avec le sujet, dérangée et parfois agressée. La sensorialité et l’espace sont au cœur de cette confrontation et vont se transmettre du sujet à l’objet. En l’absence de symbolisation propre au transfert, il faut accorder une valeur représentative aux indices corporels et comportementaux. Boris n’est arrimé à rien d’autre qu’à ses odeurs et à ses enveloppes, parka ou carapace. Sa parole, sans être défaillante, est dévitalisée. L’amarrage proposé par le clinicien va devoir se raccorder à cette seule attache, fragile et volatile, pour tenir et filer la relation. Car il n’est de choix qu’entre la représentation primitive, fugace, incertaine, suggérée par cette trace, et rien. Même si toute parole à visée interprétative est démentie ou erronée, elle a au moins le mérite d’ébaucher un sens, donc d’esquisser une préreprésentation au brouillon lancé à l’aveugle. Elle doit s’étayer sur du flou, du vague, de l’informel ; en effet, c’est la nature de ce qui prédomine dans cette relation et qui doit à tout prix être respecté comme lui étant nécessaire. Au risque de rompre le lien par un empiétement de plus. L’amarrage permettrait ainsi de considérer que la bouteille à la mer contient un message, un appel, un sens.
Si la plupart de ces frêles esquifs chavirent en haute mer, il en est peut-être qui s’échoueront, par hasard, près de quelqu’un susceptible de les déchiffrer.
Reçu, ce brouillon confus pourrait alors trouver une forme imprévue, voire une signification. Dans des modalités suffisamment favorables, le dépositaire va proposer au sujet d’inventer – comme un trésor déjà là, mais insu – un sens à son histoire, en rassembler les bribes pour réaliser une création partagée. Ce partage tâtonnant ne sera pas exempt de diffraction, de dépôt des fragments de la blessure sur l’objet, quitte à ce qu’il en perde la face ou le nord, qu’il en soit honteux ou désorienté. C’est une condition nécessaire à l’amarrage, que de prendre en soi la plaie du sujet, pour, au sens de W. R. Bion, tenter de la détoxiquer.
Une des particularités de l’amarrage est que ce qui est transféré appartient au registre spatio-corporo-sensoriel ; cela implique chez le dépositaire une période de confusion brutale et inquiétante, similaire sans doute à l’impact reçu par le sujet dans les temps d’avant l’historicité. Voilà pourquoi la pensée construite, comme la temporalité structurée sont absentes de ce moment, et que l’on est seulement dans un espace de sensations diffuses.

 

Pour conclure
Revenons sur le choix du style utilisé dans les vignettes. Il y est question d’une narration. Comme c’est le cas dans une large littérature consacrée à la question, ces quelques lignes ont été écrites sous une forme métaphorique. Peut-être que l’étrangeté de l’errance a besoin d’être adoucie pour pouvoir exister dans le lien social essentiel qu’est la parole.
Car les symptômes de la grande précarité, ou de l’errance, convoquent la terreur de l’infra-humain chez ceux qui les voient comme chez ceux qui les supportent. Dès lors, pour réaffirmer l’humanité, il faut en appeler au verbe, au style, qui vont tenter d’apaiser la brutalité, l’obscénité du vécu. Traduire, rendre intelligible, est une manière de remettre du symbolique là où ne semblait plus exister que du réel. Rendre l’horreur dicible, c’est, d’une autre manière, la « poétiser », lui prêter des mots partagés et assez beaux pour qu’ils puissent la sublimer.
Pour certifier que ces sujets restent dans la commune humanité et demeurent des êtres de symbole et de langage, il suffit parfois, et provisoirement, de les dépanner des mots qui se sont égarés. ■

 

 

Notes
1. Aïn J. et coll., 1996, Errance : entre dérives et ancrage, Ramonville-Saint-Agne, Érès.
2. Winnicott D. W., 1970, « Le corps et le self »,
in La Crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, NRF, 1989.
3. Gutton Ph., 1996, « Une addiction d’espaces ? »,
in Ayn J., op. cit.
4. Corcos M., 2004, « Addiction et dépendance », R
evue française de psychanalyse, 2, tome LXVIII, Paris, PUF.
5. Ferenczi S., 1932, « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et de la passion », in Psychanalyse IV, Œuvres complètes 1927-1933, Paris, Payot, 1982.
6. Deligny F., 1998,
Graine de crapule, Paris, Dunod.
7. Freud S., 1896,
Névroses, psychoses et perversions, Paris, PUF, 1973.
8. De Gaulejac V., 1996,
Les Sources de la honte, Paris, Desclée de Brouwer.
9. Furtos J., 2008,
Les Cliniques de la précarité. Contexte social, psychopathologie et dispositifs, Paris, Masson.   
10. Ferrant A., 2004,
Réalité traumatique et travail de la honte, Paris, Dunod.
11. Charreton G., 2001, « La manche, une quête d’un domicile fixe “dans l’autre”. Quelle méthode pour une démarche clinique auprès de sujets SDF »,
mémoire de dea, Lyon, Université Lumière Lyon.
12. Roussillon R., 1991,
Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, Paris, PUF.

Pour citer cet article

Pitici Colette  ‘‘Errances et amarrages‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/errances-et-amarrages

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