Le partage du traumatisme : comment soigner les patients traumatisés

Le Journal des psychologues n°253

Dossier : journal des psychologues n°253

Extrait du dossier : Le WISC se met en IV
Date de parution : Décembre - Janvier 2008
Rubrique dans le JDP : Pages fondamentales > Clinique
Nombre de mots : 5000

Auteur(s) : Lachal Christian

Présentation

Le choc traumatique est d’abord une menace d’anéantissement de soi. Que se passe-t-il entre un clinicien et un sujet ayant éprouvé un tel traumatisme ? Autrement dit, qu’en est-il du partage du traumatisme, lequel, de manière paradoxale, peut être non représentable mais se transmettre ?

Détail de l'article

La psychothérapie des personnes traumatisées entraîne des réactions fortes chez les cliniciens qui s’occupent d’eux. Ces réactions témoignent d’une transmission ou d’un partage des expériences traumatiques vécues par ces patients singuliers. Ces réactions sont considérées comme des aspects du contre-transfert lorsqu’on est dans le cadre d’une psychothérapie. En fait, on les retrouve chez tous ceux qui s’occupent de personnes ayant vécu des expériences traumatiques, et il est possible d’appliquer ce terme de contre-transfert à des situations plus variées que le seul cadre de la psychothérapie. Ces contre-transferts se développent dans des registres très divers, en réponse à cette transmission « du traumatique ».
Lorsqu’il s’agit de mères avec des bébés, que la mère ait été traumatisée indépendamment du bébé ou avec lui, nos réactions sont encore plus marquées et plus complexes. Par exemple, pour le tout-petit, son impossibilité à exprimer par le langage ce qu’il a vécu, subi et ce qu’il éprouve, amplifie certains aspects de nos réactions. Mais les contre-transferts peuvent aussi nous informer d’un certain nombre de choses et être de précieux outils cliniques. Ils peuvent, par exemple, nous aider à compléter un diagnostic d’état post-traumatique chez un bébé, diagnostic souvent difficile à poser (Lachal, 2003).
Ainsi, les différents aspects des contre-transferts face aux personnes traumatisées concernent tous ceux qui ont à s’occuper de personnes traumatisées. Ils sont complexes et spécifiques dans ce type de situation, du fait d’une forme de transmission entre les personnes traumatisées et celles qui s’occupent d’elles ; en outre, ils peuvent être des outils de compréhension et donc d’aide, particulièrement précieux lorsqu’il s’agit de petits enfants et de bébés.

 

Transferts et contre-transferts
Transferts et contre-transferts – même s’ils allient des composantes sensiblement différentes, asymétriques – reposent sur le même processus initial, celui de l’inclusion par l’un, dans sa sphère interne, d’une part du monde de l’autre (ce que le psychanalyste Ferenczi a appelé « l’introjection primaire »).
À partir d’une conception globale du contre-transfert, résumée dans la définition donnée dans le Vocabulaire de la psychanalyse de J. Laplanche et J.-B. Pontalis, le contre-transfert, c’est l’ensemble des réactions inconscientes du psychothérapeute au patient et, plus particulièrement au transfert de celui-ci, pendant le traitement ; les psychanalystes se sont orientés vers des approches plus focalisées, portant sur tel ou tel aspect de ces processus. Dans les définitions globalistes du contre-transfert, le patient et le thérapeute sont renvoyés l’un et l’autre à leur personnalité, à la globalité de leur subjectivité sans que l’on tienne compte du contexte. Les états post-traumatiques représentent, par exemple, un cas de figure pour lequel le lien entre transfert et personnalité n’est pas immédiat, même s’il se pose à un moment ou à un autre de la thérapie. C’est un débat très important dans le champ de la prise en charge des patients souffrant de traumatismes, car tout ramener à leur personnalité antérieure est un abus, et les patients considèrent souvent cela comme une deuxième souffrance. Par ailleurs, le traumatisme survient toujours chez un sujet, adulte ou enfant, dont la personnalité est constituée ou en voie de développement et qui présente des forces et des faiblesses qui seront déterminantes dans le vécu de l’expérience traumatique.
Si l’on opte pour une approche clinique, phénoménologique, plusieurs composantes sont alors à prendre en considération : le type d’attachement que le thérapeute ressent et décrit de son patient à lui et de lui à son patient ; les réactions émotionnelles spécifiques, intensives, qu’il développe (la colère, la honte, la culpabilité, etc.) ; mais aussi les actions, résolutions, qu’il va prendre et qui ont une signification émotionnelle tant pour le patient que pour le psychothérapeute et qui vont remodeler leur relation. Il y a aussi des réactions consensuelles (Dalenberg), c’est-à-dire des réactions qui seraient partagées par la plupart des thérapeutes dans le même type de situation. Ces réactions sont particulièrement importantes parce qu’elles sont informatives.
À partir de cette approche du contre-transfert, il devient possible de travailler sur des éléments que l’on peut qualifier à la fois de subjectifs et d’objectivables.

 

Approche transculturelle du contre-transfert
L’ethnopsychiatre G. Devereux a proposé certains rapprochements entre les réactions contre-transférentielles des psychothérapeutes vis-à-vis de patients traumatisés et les réactions des ethnologues vis-à-vis des gens de culture différente de la leur. Ces similitudes ont amené G. Devereux à parler de contre-transfert culturel et à développer l’importance de ce contre-transfert lorsque, dans son travail, l’ethnologue ressent de l’angoisse. Ces rapprochements peuvent nous aider à mieux comprendre le contre-transfert avec des patients traumatisés.

 

Mais qu’est-ce qui est anxiogène ?
Pour G. Devereux, l’ethnologue ou le clinicien est déstabilisé et peut ressentir l’angoisse, parce qu’il est confronté à des phénomènes, des pratiques, qui sont contraires à ses valeurs, qui lui paraissent transgressives, dégoûtantes, répulsives. Mais ces pratiques correspondent, dans son inconscient, à des fantasmes qu’il refoule. Pour cette raison, il éprouve à la fois une sorte de fascination, ce que G. Devereux nomme « séduction », et de l’angoisse (du fait de la réactivation angoissante de désirs refoulés). On va trouver ces deux réactions chez les thérapeutes confrontés à des personnes traumatisées.
Chaque culture va donner des formes qui lui sont propres au même matériel psychique : certaines vont encourager le refoulement de tels ou tels actes, d’autres les utilisent lors de cérémonies rituelles ou dans la vie quotidienne, par exemple, d’autres encore les acceptent comme des alternatives autorisées pour tous ou pour certains groupes. Ces variations culturelles débouchent sur une hiérarchie des valeurs et des tabous particuliers, mais qui sont susceptibles de modification, d’évolution, dans la mesure où les cultures sont « ouvertes » (M.-R. Moro). Les individus, dans leur culture, peuvent d’ailleurs désapprouver au fond d’eux certaines pratiques, mais ils les respectent parce qu’elles font partie de leur culture. Ces discordances et conflits sont un des moteurs d’évolution et de transformation de la culture. Il est à noter que les situations traumatiques collectives, catastrophes, guerres, bouleversent les agencements culturels et, en même temps, mobilisent fortement le recours à ces agencements. L’association des deux mouvements contradictoires débouche parfois sur des modifications en profondeur qui touchent à la fois le groupe et les individus.
L’anxiété peut être induite par des situations qui menacent la vulnérabilité fondamentale de tout être humain (péril de mort ou de mutilation, menace de castration, etc.), ou qui ravivent des angoisses idiosyncrasiques (spécifiques) en rapport avec l’histoire personnelle de la personne, ou encore qui menacent de saper les défenses ou les sublimations principales (comme les croyances, par exemple), etc. L’ambivalence du sujet traumatisé est à prendre en compte ! Cette ambivalence se manifeste à plusieurs occasions, mais elle va apparaître aussi chez le témoin, qu’il soit ethnologue ou psychothérapeute, lorsqu’il est confronté de façon fortement ambivalente à un double ressenti : l’effroi d’un côté, la fascination de l’autre.

 

Complémentarité et réciprocité
De façon générale, toute société propose des définitions et un apprentissage pour les interactions de type courant, afin de préciser ce qu’il convient de faire pour entrer dans une « réciprocité convenable ». Pour certaines situations, la réciprocité n’est pas préconstruite, c’est le cas pour un clinicien face à une personne traumatisée. Les demandes et les réponses doivent être en partie inventées, dans une atmosphère qui comporte toujours une facette de déréliction et d’inquiétude ; toute rencontre comporte une part à inventer, à coconstruire et un fond d’altérité irréductible. De plus, lorsque l’une des personnes est traumatisée (parfois les deux, dans certains contextes de guerre où des professionnels du pays en guerre continuent d’assurer des soins), on se trouve alors dans une réciprocité particulière qui ouvre à des formules stéréotypées dans lesquelles il est très difficile de ne pas se laisser enfermer, assigner ; le thérapeute ressentira alors des mouvements d’identification à la victime, au bourreau, au juge, au « réparateur ».
La question est alors de savoir ce qui différencie l’un de l’autre ou, plus exactement, où se situe la démarcation, le partage entre les deux. De fait, cette démarcation n’est pas fixée une fois pour toute, elle se déplace, elle est mobile, flexible et évolue au long de la rencontre.

 

Transfert, contre-transfert et traumatisme
Lors de cette rencontre, le clinicien et le patient apprennent en même temps, mais ils n’apprennent pas la même chose. Pour ce qui concerne le clinicien, l’apprentissage qu’il fait est un apprentissage par transmission : quelque chose se transmet du patient au clinicien, et l’apprentissage est la somme de cette transmission et des réactions de l’analyste à ce qui lui est transmis. L’apprentissage qui en résulte est donc à situer au cœur du contre-transfert.
Les définitions actuelles du traumatisme prennent en compte l’expérience, le vécu de la personne lorsqu’elle est confrontée à des événements traumatiques. Sous l’effet de la frayeur, de la menace vitale, de l’horreur induite par des transgressions majeures, le choc traumatique est d’abord une menace d’anéantissement de soi.
Ce temps premier d’anéantissement ou de menace d’anéantissement pousse le sujet à mobiliser des mécanismes de défense pour se protéger. Ce sont ces mécanismes que nous voyons, en clair, sous la forme de symptômes de l’état post-traumatique. Ces défenses de première ligne vont se répéter (ce que l’on nomme le « syndrome de reviviscence ») et parfois se réactualiser lors des récits d’expérience traumatique et dans les psychothérapies, et vont alors induire certaines réactions contre-transférentielles spécifiques. L’état de menace d’anéantissement est ce moment singulier qui ne peut être a priori décrit, transmis, par la personne qui a vécu l’expérience traumatique, sorte de perception fugitive, vite recouverte, mais expérience radicale : on parle à ce propos d’effroi (schreck), de sidération psychique, d’irreprésentable. B. Bettelheim parlait de l’« ultime limite » (the ultimate limit), ce qui rejoint la notion de point aveugle, de non-représentable.
Parmi ces solutions immédiates de survie, c’est d’abord la lutte contre la cause du traumatisme qui s’impose : combattre ou fuir. Mais on peut trouver des exemples de réactions dites « de survie » même dans les conditions les plus extrêmes, comme nous le montrent les témoignages et écrits sur la survie dans les camps de concentration et d’extermination. Lorsque la personne est vraiment réduite à l’impuissance, à l’incapacité totale d’agir, il peut s’agir d’énactions, sorte d’actions mentales qui ne sont pas efficaces dans la réalité, mais qui indiquent que le sujet continue de se situer au cœur de l’expérience.
La mobilisation de la pensée pour maintenir la cohésion et essayer de situer le traumatisme sur un axe temporel allant d’avant à après est aussi une défense de première intention très importante, qui tente d’empêcher la fragmentation psychique. Il s’agit des pensées, souvenirs, jugements, raisonnements, qui sont mobilisés pendant l’expérience traumatique et que nous essayons de faire retrouver au patient dans la thérapie. Ces deux modes de réaction peuvent être impossibles à utiliser, la capacité de penser étant trop endommagée par l’expérience traumatique. Dans ce cas, il peut se produire une implosion psychique en plusieurs fragments, parfois accompagnée de l’autodestruction d’une partie de soi. Cette fragmentation qui n’a pu être évitée pourra alors être utilisée de façon défensive, à l’image du cavalier qui se sert du corps de son cheval tué pour se protéger des tirs de ses assaillants. Une dernière modalité défensive peut être la bascule vers la folie, avec une fuite vers un monde intérieur qui reprend sur un mode hallucinatoire et délirant les éléments insupportables du monde extérieur.
Le contre-transfert vient se construire au regard de ces défenses de première intention qui vont, d’une façon ou d’une autre, être réactualisées. Cette distinction entre menace d’anéantissement et solutions immédiates pour survivre permet de résoudre le paradoxe de cette double affirmation contradictoire selon laquelle le traumatisme est non représentable mais se transmet : ce qui se transmettrait serait donc les solutions immédiates de survie, qui relèvent de processus qui ne sont pas nouveaux et sont descriptibles dans les termes habituels de la psychologie et de la psychopathologie. Ce qui est peut-être impossible à transmettre donne naissance au récit du traumatisme, du côté du patient, et au scénario émergent du côté du thérapeute.
Mais, dans un premier temps, le clinicien a recours à des défenses. Par exemple, en ramenant les problèmes des patients à des réactions normales face à des faits anormaux. Ce dogme, s’il est appliqué à la lettre, peut être une façon d’éviter la souffrance essentielle du patient et la spécificité de son expérience, en la banalisant. Une autre défense est de penser qu’il suffit de parler de ce qui est arrivé, récit qui s’accompagne idéalement d’une décharge émotionnelle intense, pour que les problèmes disparaissent. L’attention du thérapeute se porte d’ailleurs plutôt sur la narration ou l’expression émotionnelle. Le thérapeute aura le choix de fusionner ou de dissocier ces deux aspects ou encore de les articuler, à la fois dans son intention thérapeutique et dans sa propre conceptualisation. Il va décider de s’engager activement, par exemple en aidant son patient à se représenter certains aspects de ce qui est arrivé ou, au contraire, penser qu’il est mieux d’intervenir le moins possible et de rester neutre, de se méfier de son empathie.
La première exigence que le patient pourrait avoir vis-à-vis du clinicien est celle de la sécurité dans laquelle doit se dérouler la rencontre. En effet, on peut dire qu’une large partie du travail tourne autour de la possibilité, pour le patient, de retrouver un sentiment de sécurité qu’il a perdu du fait de l’expérience traumatique. Une part de cette sécurité sera apportée par le « cadre » de travail proposé au patient. Faire à nouveau confiance à un être humain, lorsqu’on a vécu un traumatisme du fait d’autres êtres humains est un vrai problème pour le patient, et les sentiments d’insécurité ressentis vont venir en premier lieu du thérapeute lui-même, en raison des contre-réactions conscientes ou inconscientes de celui-ci, ou parce que le patient attribue des significations à l’absence de certaines réactions qu’il aurait attendues de la part du thérapeute.
Du fait que le patient raconte des faits réels, il y a souvent une recherche d’exhaustivité. On trouve cette notion comme objectif du traitement dans certaines approches, comme le debriefing où il faut s’employer à documenter successivement tous les registres de l’expérience traumatique : le récit de l’événement, les émotions ressenties, les représentations mentales, les idées et jugements formulés, etc. Or, le patient est d’abord un « narrateur ambigu », ce qui veut dire que son discours n’est pas linéaire, qu’il manque souvent de cohérence, qu’il est marqué d’oublis ou d’ajouts, qu’on ne sait pas toujours où il veut en venir, ce qui est important et ce qui ne l’est pas, etc. Le thérapeute doit supporter ces aspects, et même accepter la possibilité que le patient introduise le mensonge dans le déroulement de la thérapie, à la fois pour éprouver la capacité de l’autre de le croire (et donc tester la possibilité de faire confiance), mais aussi, dans certains cas, pour pouvoir utiliser le « se cacher » volontaire qui est une des possibilités d’échapper à l’agression traumatique, possibilité qui a manqué dans la situation où la personne s’est trouvée sans défense, « exposée » dans une impuissance absolue et une absence totale de recours et d’aide.

 

Les aspects émotionnels dans les contre-transferts
Le clinicien va ainsi être affecté par des émotions souvent intenses en présence de personnes traumatisées.
Il peut s’agir de réactions centrées sur soi : sentiment de perte de contrôle, d’impuissance ; angoisse sous-jacente ou pleinement ressentie ; sentiment de dépression, de désespoir ; sentiment d’être en plusieurs parties psychiques (clivage). Il peut s’agir aussi de réactions dirigées vers le patient : sentiment de répulsion, de dégoût, d’indifférence, de doute, de suspicion, de détachement. Ou encore, sentiment de gêne, d’hostilité par rapport au patient ; sentiment de crainte que le patient ne se suicide ou passe à l’acte. Certains sentiments sont partagés entre le patient et le thérapeute : la honte, la culpabilité, qui passent de l’un à l’autre selon l’évolution de l’entretien ou de la thérapie. Par exemple, le sentiment de honte peut survenir chez le thérapeute du fait d’entendre, d’être le témoin auditif de telles scènes, ou d’éprouver une secrète attraction et fascination, ou encore de s’être identifié, de façon furtive, à l’agresseur. Mais il peut aussi s’agir d’éprouver de la honte à l’égard du patient : par exemple, le thérapeute peut compatir à l’attitude humiliante du patient lors de l’événement, mais, en même temps, éprouver, par mélange d’identification et de jugement, une honte de son patient. Les récits de viol soulèvent particulièrement ces sentiments de honte et de culpabilité. Parfois, ce qui est raconté est tellement insoutenable que le thérapeute peut se sentir envahi par un sentiment de panique. Dans un certain nombre de cas, le clinicien ne sait pas quoi dire, il est « bloqué ». Patient et thérapeute ressentent alors une profonde solitude.

 

Aspects cognitifs et représentationnels des réactions de contre-transfert
On le voit, le thérapeute n’est pas « prêt à l’emploi » pour trouver la meilleure des interprétations. Il est plongé dans un monde traumatique et, comme le patient, il va être poussé à construire un « statut cognitif » à ce qui est arrivé. Ce « statut cognitif » permet de requalifier les affects, mais aussi de requalifier la réalité qui a subi une distorsion à cause du trauma (aspects déréalisants et dépersonnalisants de l’expérience). Ce statut cognitif s’élabore aussi en recherchant une cohérence. Un aspect particulier de cette problématique est la capacité que montre le thérapeute, à l’écoute du récit du patient traumatisé, de construire des scenarii. Nous avons élaboré la notion de scénario émergent pour rendre compte de cet aspect spécifique du contre-transfert.
Qu’est-ce qu’un scénario émergent ?
Ces éléments actifs du contre-transfert, pour lesquels nous retiendrons le terme de « scénario émergent », viennent comme des réponses spontanées au récit de l’expérience traumatique par le patient. En effet, l’émergence de ces scenarii s’effectue souvent au moment où le patient raconte une scène traumatique : à son tour, le clinicien a une représentation de la scène vécue par son patient, il voit, se représente, ressent un certain nombre de choses qui s’organisent comme une séquence mentale et corporelle. Cette émergence n’est pas voulue par le thérapeute, on peut dire qu’elle s’impose à lui. Nous avons évoqué des cas où ce phénomène ne se produit pas, par exemple lorsque le thérapeute a un « blanc idéique » ou lorsque sa pensée est entraînée vers des pensées neutres ou sans rapport avec le récit du patient. Le fait de produire un scénario est l’indice d’une forme d’empathie forte au moment où le patient est plongé dans son récit.
Rappelons que l’empathie est un mélange que l’on peut définir (D. Widlöcher) comme une capacité de reconnaître ce qui se passe chez autrui par le partage synchronique d’états psychocorporels sous forme de pensées, d’actions et d’affects, partage qui donne lieu à un déploiement plus ou moins apparent d’interactions fonctionnelles : le scénario émergent est une de ces formes de pensée, de représentation mentale, qui permettent un certain degré de connaissance de l’autre par l’intérieur et qui est produit par un élan endogène au thérapeute ; ce scénario est en quelque sorte activé par le récit du patient et construit par le thérapeute qui effectue cette construction dans un espace psychique à la limite du conscient et du préconscient, ce qui lui permet, par ailleurs, de poursuivre son travail avec son patient. Le scénario émergent suppose donc :
• d’abord, une interrelation vécue dans un climat d’empathie,
• ensuite, un récit de la part du patient, qui active, éveille, des potentialités de créativité chez le thérapeute,
• enfin, une mise en forme, par le thérapeute, de ce scénario.

 

Comment évolue le scénario émergent ?
Par la suite, le scénario ne va pas s’« évaporer ». Il en reste des éléments partiels ou, au contraire, une mémoire très nette, presque trop, comme une caricature ou un modèle, un « pattern ». Le thérapeute ne va plus y penser ou, au contraire, va être obnubilé par son scénario. Une autre possibilité est que, petit à petit, ce scénario se modifie, que certains éléments, initialement de peu d’importance, prennent par la suite une intensité inattendue. Le thérapeute peut être amené à rêver à partir de certains éléments du scénario. Ces exemples ne représentent pas la liste exhaustive des possibilités du devenir de ce scénario émergent, mais nous apportent une autre évidence du caractère de « travail psychique ». Ils sont à mettre en parallèle avec les modifications que subissent, dans le temps, les récits de traumatisme et suivent aussi la ligne évolutive des récits de rêves.

 

Scénario émergent et narration
Un point important à prendre en compte est qu’il existe des traits communs entre le récit ou la narration de la personne traumatisée et le scénario émergent de l’interlocuteur, ce qui amène à conseiller de les étudier ensemble et de les considérer comme une interaction. Le patient ressent une nécessité à trouver une certaine cohérence à son propre récit, et le clinicien ressent la même chose pour son scénario.
Quand le patient raconte, répète, ce qui lui est arrivé, mais aussi lorsque le thérapeute explique comment il imagine la scène traumatique, ce qui est au niveau mental passe au niveau oral ou écrit et prend alors la forme d’un récit. Le scénario émergent se trouve à l’articulation entre deux registres, celui du traumatique et celui du narratif. Il est donc précieux pour comprendre le traumatisme, sa transmission, mais aussi peut-être sa résolution.
La narration d’une expérience traumatique est susceptible de produire les effets suivants :
• elle permet le passage de ce qui est implicite à ce qui est explicite ;
• elle contraint à une mise en forme qui requalifie le vécu et lui donne des significations ;
• cette mise en forme réunifie les éléments dispersés de l’expérience traumatique et l’inscrit dans le temps ;
• elle entraîne des changements, des transformations, aussi bien sur le locuteur et son « implicite » que chez l’interlocuteur. L’importance de ces changements dépend de la situation, du contexte de la narration. Ils peuvent affecter plus ou moins profondément l’un et l’autre ;
• elle permet aussi de poser avec acuité la question de la véracité de ce qui a été vécu, sans préjuger de l’aboutissement de ce procès qui dépend, en partie, de l’interlocuteur. On retrouve ici une distinction importante, celle établie entre fiction et réel, avec, sans doute, une balance inégale entre réel et fictionnel selon que l’on considère la narration de la personne traumatisée et le scénario émergent du thérapeute. En tout cas, il n’y a pas répétition à l’identique du récit au scénario émergent.

 

La fonction soignante de la narration
Lors des événements traumatiques, la personne vit une forme d’expérience. Mais d’une façon singulière, puisqu’à partir de là c’est comme si le monde s’arrêtait, rien n’est plus comme avant, l’avenir est bouché, et cette expérience traumatique modifie alors l’identité de celui qui l’a vécue. L’expérience traumatique se répète à l’identique, comme en marge de l’histoire personnelle. La rencontre avec un autre va permettre de sortir de la répétition parce que le patient va lui faire le récit de ce qui lui est arrivé. C’est ce récit (ce que le philosophe, P. Ricœur, appelle la « fonction narrative ») qui permet de réintroduire l’événement, l’expérience imprévue, dans le continuum de l’histoire personnelle.
Cependant, l’expérience traumatique répond mal à l’exigence de se réintégrer, par la narration, dans le continuum de l’histoire et de l’identité de la personne. Cependant, même s’il s’est ressenti comme impuissant et passif, spectateur, clivé, dissocié, au moment de l’expérience traumatique, le sujet n’est pas complètement absent de ce qui s’est passé, de ce qui a été vécu. Je me souviens d’un garçon de douze ans qui s’était retrouvé avec sa mère au milieu d’un affrontement entre soldats israéliens et jeunes palestiniens dans une rue de la vieille ville d’Hébron. Les soldats tiraient à balle réelle sur des adolescents équipés de quelques pierres et cocktails Molotov, et la mère criait contre eux, les accusait de tuer des jeunes désarmés, etc. Le garçon était comme paralysé, il sentait ses jambes se dérober sous lui. Ils étaient parvenus à regagner la maison et, depuis, le jeune ne voulait plus en sortir, restait collé à sa mère et « revivait » la scène « à l’identique ». Il consultait pour une énurésie apparue depuis cet événement et ressassait avec beaucoup de culpabilité et de honte son attitude de passivité, d’impuissance, alors que sa mère avait bravé les soldats au risque de se faire tirer dessus. Ce sont ses comportements et les sentiments vécus face à l’événement qui comptaient le plus pour ce garçon, avec la remise en cause de son identité. Ainsi, des sentiments tels que la honte et la culpabilité relèvent de l’identité, en partie fondée sur l’« idéal du moi » (« j’aurais dû me comporter de telle ou telle façon, comme les autres garçons présents lors de la scène », par exemple) et le « moi idéal » (« je ne me reconnais pas dans ce comportement »). Cette atteinte narcissique profonde s’exprime pour lui dans son symptôme : l’énurésie. On voit bien, alors, l’importance qu’il puisse y avoir récit de ce qui est arrivé, redéploiement de ce qui est à l’état d’implicite en lui. Or, le récit a été fait par la mère et non par lui ; il est resté dans une attitude inhibée, silencieuse, pendant la consultation ; mais après la narration, au moment où il lui était proposé de revenir en consultation, il a pu répondre à quelques questions et exprimer une sorte de soulagement de ce qui s’était produit pendant l’entretien. Ici, la narration implique donc deux sujets (deux « agents », pour parler en termes de sémiotique) : la mère qui raconte et le garçon qui est le sujet de l’histoire, quand bien même la mère y joue un rôle central. C’est un exemple de narration complexe ou plurielle, qui peut impliquer la coprésence de plusieurs sujets dans l’énoncé, avec un sujet de l’énonciation, un locuteur explicite et des locuteurs implicites.
C’est sur de telles combinaisons que reposent les potentialités thérapeutiques de la narration. De fait, le sujet peut apparaître dans le récit de différentes façons : c’est lui qui énonce ce qui lui est arrivé. Mais ce qui lui est arrivé, c’est aussi d’avoir été le témoin de violences infligées à d’autres. Il peut être présentifié dans le récit par quelqu’un qui parle de lui ou pour lui. Parfois, le sujet peut aussi être présent sur un mode allusif. Dans tous les cas, la narration de ce qui a été vécu permet cette identification qui émerge de la narration.  
On peut considérer le scénario émergent comme une forme de participation du clinicien à l’élaboration du récit, une narration implicite qui pourra participer à un récit complexe et permettra d’initier un processus d’aide pour le patient traumatisé.

 

C. Lachal a publié un ouvrage sur le thème, Le Partage du traumatisme, aux éditions La Pensée sauvage, en 2006.

 

Pour citer cet article

Lachal Christian  ‘‘Le partage du traumatisme : comment soigner les patients traumatisés‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/le-partage-du-traumatisme-comment-soigner-les-patients-traumatises

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