Substitute. « Remplacer n’est pas jouer »

Le Journal des psychologues n°245

Dossier : journal des psychologues n°245

Extrait du dossier : La psychothérapie familiale à l’épreuve de l’adolescent
Date de parution : Mars 2007
Rubrique dans le JDP : Culture > Cinéma
Nombre de mots : 1000

Auteur(s) : Djenati Geneviève

Présentation

Magritte aurait pu dire : « Cela n’est pas un film sur la coupe du monde de football 2006. » De fait, rien à voir avec un remake de Les Yeux dans les bleus. Substitute ne remplace donc pas le tournage qui n’a pas eu lieu.

Mots Clés

Détail de l'article

Tout commence comme un jeu : « Si on faisait un film ?, dit Fred,
Pourquoi pas, répond Vikash.
On filmerait tous les deux ; toi dedans moi dehors. On dirait qu’on inventerait la suite tous les jours… »
Un simple jeu en apparence, comme le football, sauf que là les deux camps ne seraient pas adversaires mais complémentaires. Deux miroirs, l’un reflétant le dedans, l’autre le dehors d’un même événement, un « non encore événement », un possible encore virtuel puisque non advenu, imprévisible, la vie en quelque sorte.
La coupe du monde de football, une métaphore de la vie ? Pourquoi ne pas se permettre une telle audace ?
Substitute en a toutes les caractéristiques ; reprenons le fil.
Il était une fois un petit garçon qui vivait dans un « quartier » du Havre. Ses parents qui étaient venus de très loin pour vivre une vie meilleure que celle à laquelle ils étaient destinés furent bien tristes de constater que la vie n’était pas si facile dans ce nouveau pays. Ils eurent plusieurs enfants, dont un qu’ils appelèrent « Vikash » qui, comme beaucoup d’enfants, adorait le foot et devint le meilleur joueur de son club. Il ne manqua pas d’être repéré par un célèbre entraîneur qui devint par la suite celui de l’équipe de France et le sélectionneur de la coupe du monde 2006. Il rêvait de victoire, du grand « V » initiale de son prénom, et de reconnaissance, celle de son père, mais aussi, on peut l’imaginer, celle que son père n’avait pas eue. Le sélectionneur fit de lui son fils adoptif ; Vikash trouva là le moyen de remplir deux missions : réaliser le projet déçu de son père et satisfaire un père de substitution, un père social qui l’avait choisi et adopté.
Vikash était prêt à supporter toutes les contraintes liées à la vie de footballeur, ce qu’il fit, porté par le désir de ne pas décevoir, de pouvoir « faire face, être droit sur ses deux jambes et regarder les gens droit dans les yeux ». Ainsi, il attira l’attention de Fred, un spectateur qui remarqua en lui une personnalité rare dans le milieu du football. Ils devinrent amis et… « Si on faisait un film ? »
Vikash, le remplaçant serait dedans. Enfin, dans l’équipe ? Sur le stade ? Sur le banc ? Dans les vestiaires, dans sa chambre… Difficile quand on est remplaçant de savoir où l’on sera et ce que l’on sera aux yeux des autres. Alors Vikash se persuade. L’important, c’est d’être là et de pouvoir dire « ce soir on a gagné », enfin… « Ils ont gagné. » Condamné à voir qu’il n’y est pas. Prêt à bondir, dès que l’écran affichera substitution, suivi de son numéro, le seul gagnant pour le joueur « mis au banc ».
Prendre une place parce qu’on le vaut bien, qu’on n’est pas oublié, transparent, comme on le craignait à « l’heure des mamans » sur le banc de l’école. Pas un ersatz non plus, une pâle copie, un Canada Dry de produit irremplaçable ! Pouvoir montrer qui l’on est.
Ne pas rester pris au piège dans les lacets de ce numéro 8 du maillot, labyrinthe dont l’entrée et la sortie sont confondues. Croire à la sortie, la percée, l’ouverture.
Tous les jours l’espoir, tous les jours la déception, mais demain peut-être… Après-demain existera-t-il ?
Dans ce jeu de caché-montré, l’important, comme toujours, c’est d’être trouvé. Passer de l’ombre à la lumière, être vu vivant !
Ne plus être l’enfant caché, renié peut-être, clandestin, bâtard, qui n’est relié à la vraie vie que grâce à cette caméra et à son « frère » du dehors à qui il remet discrètement, sous le regard des vigiles du château, les produits confidentiels de ses réflexions et de sa non-participation à la fête. « On a gagné contre le Brésil… enfin ils ont gagné… » Quelle part a-t-il le droit de prendre ? De quoi est-il coupable ? Non-dit ? De quoi est-il capable ? Non-dit. Qu’attend-on de lui ? Non-dit. Toutes les réponses sont possibles immédiatement remplacées par d’autres qui ne conviendront pas mieux. Le « Père » impose le silence. Il faudra parler pour lui dire qu’on n’est pas indifférent à ce qui se passe. Parler, c’est être encore vivant, même si aux yeux des autres on n’est plus qu’une ombre, un fantôme oublié sur un banc qui devient spectateur aux premières loges certes, mais privé d’action, dépossédé de sa mission. « Je me dis que ça doit être mieux d’être là quand même. » Le ton est amer, la déception de taille. Vikash se sent trahi, seul Fred reste un allié solide, dehors, mais le plus proche, un véritable frère qui l’aime même si il ne joue pas et qui reste lié à lui sans l’aliéner. Grâce à lui, Vikash sort : de son lit, de ces couloirs vides d’hôtel ou de château qui ressemblent tantôt à des monastères tantôt à des casernes ou à des prisons. Pas de bruits, pas de contact, le repos forcé, celui qui démoralise.
Vikash est là, en attente au cas où ; au cas où il reprendrait sa place d’enfant imaginaire idéal dans l’esprit de son substitut paternel, meilleur que le fils du voisin, au cas où ses « frères » ne verraient plus en lui un frère illégitime, dangereux, car préféré du père.  
Plus tard,… trop tard ?

 

Documentaire réalisé par Fred Poulet et Vikash Dhorasoo. Sortie en salles le 14 février, prix du jury au festival de Belfort, sélectionné au festival de Berlin.

Pour citer cet article

Djenati Geneviève  ‘‘Substitute. « Remplacer n’est pas jouer »‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/substitute-remplacer-n-est-pas-jouer

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