Le plaisir dans la pratique du psychologue

Papiers Libres le 26 janvier 2024

Les temps sont durs pour nombre de personnes aujourd’hui. Les secteurs sanitaire et médico-social ne sont pas épargnés. Pour autant, le métier de psychologue, à condition de pouvoir être exercé avec un minimum de latitude, est passionnant, fascinant, enrichissant. Tout en faisant des ponts entre les milieux libéral et institutionnel, l’auteure revient dans ce papier libre sur son parcours de psychologue clinicienne et dresse un « plaidoyer » de sa pratique.

 

 

Avant d’évoquer mon propos [1], je « dois » tout d’abord rapidement me présenter. Diplômée en 2004 de Paris 5, j’ai exercé dans diverses institutions, en Centre départemental de l’enfance et de la famille et foyer pour adolescents, en CMP enfants-adolescents pour un CHU, en ITEP-SESSAD, en ESAT, en Centre de réorientation professionnelle puis en psychiatrie adulte pendant 7 ans. Parallèlement, je développais une activité libérale, qui a pris progressivement de l’ampleur et entraîné de plus en plus de décalage entre ma pratique libérale et mon activité institutionnelle, jusqu’au jour où, oppressée par les contraintes institutionnelles, les injonctions de l’ARS, le manque de moyens à l’hôpital – pour soigner les patients, pas pour se développer et grignoter du territoire, là où il semble y avoir de l’argent et des subventions – j’ai rédigé un article pour la revue du Syndicat national des psychologues (SNP) [2] et démissionné de mon poste au Centre hospitalier. Je me rendais compte que je me sentais plus utile à mon cabinet – malgré la nécessité pour les personnes de payer leurs séances – qu’en institution où les contingences ne me permettaient finalement plus de travailler, voire m’imposaient de me sentir maltraitante vis-à-vis de mes patients. L’institution, en laquelle j’avais pourtant toujours cru, travailler à Sainte-Marie constituant un aboutissement pour moi depuis que j’étais étudiante et stagiaire dans cet établissement, n’a pas cherché à me retenir, je n’avais jamais été un bon petit soldat. Quelques semaines après mon départ de Sainte-Marie, j’ai pris conscience du fait que j’allais mal, depuis longtemps, ne pouvant plus accompagner les personnes en souffrance, alors que la mission devrait être d’aider les plus en difficultés. Je ne prenais plus de plaisir à mon métier, qui pourtant m’a toujours passionnée et, sans plaisir à ce que je fais, je ne pense pas pouvoir être pertinente dans ce travail.

Je dis travail, alors que le titre donné à ce papier est « le plaisir dans la pratique du psychologue ». Parce qu’être psychologue est bien un travail. Si l’étymologie de ce terme est controversée, elle renvoie dans tous les cas à une notion de labeur, voire de torture. On connaît le travail-passion, comme c’est le cas des personnes qui parviennent à rendre compatibles leur passion et une activité rémunérée (sport, art), le travail-vocation, comme on le dit des métiers d’infirmier, médecin ou professeur des écoles. Quand on aime le métier de psychologue et qu’on peut l’exercer dans de bonnes conditions, on n’a souvent pas tellement l’impression d’aller travailler et c’est peut-être pour cela que le mot « pratique » a été privilégié. Toutefois, on sait comme le choix de ce métier n’est jamais hasardeux et on peut s’interroger, à côté du travail-passion et du travail-vocation, sur le travail-réparation narcissique que constitue celui de psychologue. Si on sent poindre là la notion de plaisir, ce débat pourrait plutôt être l’objet d’une autre réflexion…

 

Du plaisir au travail

 

Afin de définir la notion de plaisir, j’ai trouvé dans le Larousse cette proposition : « le plaisir est une sensation (ou un sentiment) agréable, liée à la satisfaction d’un besoin, de quelque ordre qu’il soit, ou à la réalisation d’un désir ». Une précision est apportée : en psychologie, le mot plaisir s’oppose à celui de douleur ou de frustration.

On voit bien là la problématique inhérente au métier de psychologue : des personnes en souffrance viennent nous parler de leurs problèmes, on ne prend pas plaisir à ce qu’ils nous racontent, voire l’empathie, « capacité » qui paraît plutôt requise pour pouvoir exercer ce métier il me semble et entrer en résonance avec ce qui nous est relaté, engendre malaise et gêne au minimum, tristesse parfois. Ce n’est pour autant pas du déplaisir et le « plaisir » peut advenir lorsque le patient parvient à débloquer des situations qui lui paraissaient inextricables ou reprend goût à la vie quand il ne croyait plus au bonheur. A l’inverse, un sentiment de frustration peut nous envahir quand nous ressentons qu’une personne, en dépit de ses efforts, en dépit de nos efforts, stagne, n’évolue pas, n’entrevoit pas d’issue. Il apparaît alors important que le psychologue se sente bien, aussi bien dans sa vie personnelle – personne ne fait ce métier par hasard, ce qui pose la question de faire un travail sur soi en parallèle, primordial bien que non obligatoire – que dans sa vie professionnelle.

Mon orientation plutôt psychanalytique ne peut m’empêcher, quand j’évoque la notion de plaisir, de penser au principe de plaisir cher à Freud. D’après lui, et je fais là encore référence au Larousse en ligne, « l’activité psychique, dans son ensemble, a pour but d’éviter le déplaisir et de procurer le plaisir ». Le but de toutes les pulsions serait la recherche du plaisir : le plaisir étant lié à la réduction des tensions, le principe de plaisir est donc décrit par Freud comme un principe économique. Le deuxième principe qui régirait le fonctionnement psychique est le principe de réalité, qui consiste en la capacité d’ajourner la satisfaction pulsionnelle. Respecter le principe de réalité revient à prendre en compte les exigences du monde réel et les conséquences de ses actes. Le principe de réalité désigne ainsi la possibilité de s’extraire du rêve, dans lequel triomphe le principe de plaisir et d’admettre l’existence d’une réalité.

Quand j’étais étudiante, il y a fort longtemps, Catherine Chabert prenait cet exemple pour nous expliquer ces deux principes : elle évoquait l’envie de manger du chocolat. Se soumettre au principe de plaisir aurait consisté dans cet exemple à manger la tablette entière, mais le principe de réalité, permettant d’entrevoir que, l’été approchant, ce type de comportement empêcherait d’entrer dans son maillot de bain, venait différer le passage à l’acte, entraînant, à moins d’être dans la privation obsessionnelle totale, la consommation d’un seul carreau de chocolat de la tablette.

Si on reprend l’idée que le principe de plaisir est un principe économique, on se confronte à un paradoxe par rapport à notre métier et à la mouvance actuelle globalement : le plaisir dans la pratique du psychologue semble venir en parfaite contradiction avec la logique économique qui guide aujourd’hui les politiques sociales et hospitalières, selon lesquelles la quantité prévaut sur la qualité, la restriction des budgets semble prévaloir sur le bien-être des patients et des usagers de manière générale. Là où donc le principe de plaisir, par la réduction des tensions, serait économique, l’économie actuelle semble priver professionnels et patients du plaisir de travailler, que ce soit du côté du psychologue qui a un travail ou de l’ « usager », qui fait un travail sur lui…

Travailler représente une part importante de la vie et du quotidien aujourd’hui : il paraît ainsi essentiel de prendre plaisir à ce qu’on fait, surtout quand il s’agit d’être là pour l’autre. C’est bien le plaisir de constater qu’un patient évolue, « va mieux », qui permet de se ressourcer psychiquement et de continuer à avoir envie de découvrir l’autre, qui vient nous dévoiler une intimité souvent remplie de traumatismes et d’événements douloureux : comment faire alors pour continuer d’exercer son travail si les politiques managériales ne nous permettent pas de l’effectuer de manière sereine et satisfaisante ?

 

Plaisir et déplaisir en institution

 

Un jour, alors que je travaillais encore en psychiatrie adulte, je me retrouve dans l’ascenseur avec l’un des médecins-chefs de secteur. J’évoque avec lui le poste de psychologue vacant sur son secteur, ne comprenant pas tellement le profil recherché : une seule personne, qui serait à mi-temps neuropsychologue et à mi-temps psychologue TCC. Il m’explique alors que les psychologues cliniciens ne sont pas « rentables » pour l’hôpital, car leurs thérapies durent trop longtemps[3]. Alors que, selon lui, car cela ne fonctionne a priori pas ainsi, pour avoir échangé à ce sujet avec une consœur spécialisée en TCC, un psychologue TCC pouvait faire disparaître un symptôme en un programme de 6 séances. Sans rentrer dans le détail de cette énormité – son service était au 2è étage, le mien, au 3è, je devais argumenter de la manière la plus concise possible ! – j’ai simplement rétorqué que, peut-être un symptôme pouvait disparaître en quelques séances, mais que, si le problème de fond n’était pas traité, l’angoisse surgirait différemment, à un autre endroit, un nouveau symptôme apparaîtrait, qu’il faudrait traiter à son tour, et que c’est là que le travail psychanalytique pouvait avoir son intérêt à l’hôpital. Sa réponse était toute prête, alors qu’il sortait de l’ascenseur : « il vaut mieux un patient qui entre à l’hôpital avec un symptôme, qui disparaît au bout de quelques semaines, le patient sort, la DMS [4] est courte, puis il revient quelques mois plus tard, avec un nouveau symptôme. Pour les statistiques, c’est un nouveau patient qui entre ». La volonté (la nécessité ?) de faire du chiffre d’affaires me paraît difficilement compatible avec la qualité du travail effectué : aussi, la réalité économique semble en totale opposition avec le plaisir que peut éprouver le psychologue dans sa pratique dans nombre d’institutions à l’heure actuelle.

Un psychiatre, désormais médecin-chef de secteur (du secteur dans lequel je travaillais : je suis partie à temps pour ne pas subir cette punition), a lancé une diatribe un jour en conférence, sur le fait que la psychanalyse à l’hôpital n’était pas efficace, la preuve, il y a toujours autant de patients ! J’ai tenté de répondre que la psychanalyse ne me semblait pas pouvoir réellement être mise en œuvre à l’hôpital, du fait des ridicules moyens et temps alloués aux psychologues, mais c’était une conférence, qui parlait essentiellement des neurosciences, et la parole ne m’a pas été laissée…

Si la pratique du psychologue en institution est difficile à exercer – si, en tout cas, il semble peu plausible d’y prendre réellement plaisir, par la satisfaction d’un travail bien mené, d’évolutions positives constatées chez les patients, en utilisant ses propres « techniques », en définissant le rythme des séances, leur durée, la durée d’un « suivi », une « échappatoire » peut résider dans la pratique du libéral – là, le patient et le psychologue ne sont pas au service de l’institution, mais ils décident ensemble des modalités d’accompagnement [5] et des attentes, se dirigent ensemble dans une même direction, le bien-être de l’un et de l’autre des protagonistes, le plaisir partagé. Une ancienne consœur de cabinet me faisait un jour remarquer que « mes » séances étaient souvent animées de rires : non pas que les personnes qui viennent me voir n’aient pas de problème – elles pleurent aussi beaucoup en séances ! – et sont joyeuses quand elles viennent, mais nous partageons, il me semble, le plaisir de la psychologie. A la « fin » d’une psychothérapie, l’un et l’autre sont contents de se dire à quel point la personne va mieux, de retracer le bout de chemin fait à deux : plusieurs reprennent même des études… de psychologie !

 

Quid du psychologue en libéral ?

 

A la problématique de la vénalité qui est parfois brandie par certains détracteurs de la pratique libérale, ou par des non-professionnels [6], il me semble que les psychologues en libéral acceptent souvent des aménagements d’honoraires, que ce soit pour les étudiants, les grands adolescents qui ne souhaitent pas informer leurs parents de leur démarche, les personnes en recherche d’emploi, ou bien les personnes connues par eux et qui se retrouvent à un moment donné de leur vie dans une situation financière difficile. Si l’on garde en ligne de mire l’idée que c’est l’investissement de la personne qui compte, le travail que l’on effectue avec elle et le plaisir de la voir évoluer positivement, ce ne peut pas être l’appât du gain qui nous anime. Le travail en libéral ouvre alors des portes, peut être source de plaisir, plaisir dans le travail effectué avec les personnes qui viennent nous voir, plaisir dans le fait de pouvoir maîtriser ses horaires, ses « techniques », son rythme de travail, de respecter ses limites, mais aussi être très varié, sans pour autant être très lucratif. Si l’accompagnement d’équipe peut être peu rémunéré par rapport à l’investissement que cela demande de la part de l’analyste des pratiques et malgré tout intéressant, tout en permettant au psychologue de garder contact avec l’institution, il s’avère en outre possible, en libéral, de recevoir et d’accompagner des personnes qui ne peuvent se permettre de payer elles-mêmes leur psychothérapie, dans le cadre des séances financées par les organismes de risques psychosociaux, ou dans la partie thérapeutique, alors que cela n’en est absolument pas la finalité au départ, mais cela advient souvent de fait, a minima, des expertises psychologiques.

Il n’en reste pas moins important de continuer de militer pour que l’institution reste un lieu de soins, ce qui semble nécessiter d’abandonner les politiques managériales actuelles, pratiquées par des gestionnaires formés à la gestion, pour retrouver des pratiques plus cohérentes et encadrées par des personnes de terrain.

 

Pour conclure

 

Avant d’exercer en psychiatrie adulte, j’ai travaillé sept années durant dans un ITEP et un SESSAD d’ITEP, gérés par une association, que j’ai quittés quand je n’ai plus supporté d’entendre parler le directeur de « chiffre d’affaires » et de « turn-over », quand j’évoquais des modalités d’accompagnement et des familles en souffrance. En me retrouvant à l’hôpital, je pensais être épargnée par ces questions financières et de réalisations massives d’actes, mais  j’ai trouvé une directrice qui rêvait de remplacer les psychologues par des robots, avec des protocoles précis, opérationnels et efficaces, comme elle avait pu voir des robots distributeurs de médicaments en EHPAD. J’ai eu l’impression qu’on se plaignait auparavant de directeurs issus du terrain qui ne se montraient pas toujours très adaptés, notamment par rapport aux salariés, mais soucieux en revanche du bien-être des personnes accueillies – eux non plus ne font pas ce métier par hasard, ils ont un passif et des expériences de vie qui les ont menés là où ils sont –, mais cela restait bien plus centré sur l’usager, en dépit du passage de la loi de 2005, que depuis que les institutions sont gérées par des gestionnaires qui appliquent des procédures et imposent des gels de postes et des restrictions budgétaires, par souci de faire plaisir aux administrations. Tiens, la question du plaisir qui revient sur le tapis… !

 

 

Anne-Lyse Demarchi

Psychologue clinicienne
Experte près la Cour d’Appel de Lyon
Chargée de cours - Université Lumière Lyon-2

 


[1] Face à la morosité ambiante et aux attaques répétées à l’encontre de la profession, j’ai eu envie de ressortir cet écrit tiré d’une intervention que j’ai eu l’honneur de proposer à l’UCLy en 2019.

[2] Demarchi A.-L., 2018, « Patients et soignants : même combat ! », Psychologues et Psychologies, 256 : 13-14.

[3] Il n’en était alors pas à son coup d’essai, avait déjà milité auparavant, en vain tant les psychologues de la structure, et les autres professionnels, s’étaient mobilisés contre, pour que les séances auprès des psychologues durent 22 minutes, au lieu des classiques 45 minutes, afin de multiplier par deux le nombre d’actes !

[4] Durée moyenne de séjour.

[5] Et non des « prestations de services » comme on les nomme malheureusement souvent en institution.

[6] Qui n’a jamais entendu quelqu’un dire que les psychologues n’ont pas intérêt à ce que leurs patients aillent mieux, car ils ne viendront plus et ne paieront donc plus de séances ? Ce à quoi je répondrais qu’un patient qui va mieux, qui a apprécié le travail effectué sera une bonne source de bouche à oreille et que l’accompagnement psychothérapique peut par ailleurs basculer sur une recherche plus profonde de connaissance de soi…

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