Bébés en détresse, sujets en détresse. Comment prendre en charge des souffrances très primitives ?

Le Journal des psychologues n°237

Dossier : journal des psychologues n°237

Extrait du dossier : La scolarisation précoce : quel bénéfice pour l’enfant ?
Date de parution : Mai 2006
Rubrique dans le JDP : Pratiques professionnelles > Enfance
Nombre de mots : 4300

Auteur(s) : Mellier Denis

Présentation

Les souffrances primitives « hors psyché » désignent un état de douleur où le sujet s’est absenté de lui-même selon la figure du « bébé en détresse ». Comment permettre que se produise un processus de subjectivation de telles souffrances ? L’auteur développe un modèle pour penser la clinique en prévention et en institution.

Détail de l'article

Les « bébés en détresse (1) » ne pleurent même plus. Immobiles, figés dans leurs comportements, ils se rendent indifférents à la relation, à moins que, plus âgés, ils ne soient devenus violents.
Quand la souffrance est trop profonde, il n’y a plus d’appel, plus de demande d’aide, plus de parole adressée. Le travail du clinicien consiste alors à développer une « fonction contenante », à réaliser un « travail de lien » pour maintenir une attention ouverte à ce vécu et permettre la transformation de celui-ci en éprouvé, en émotion. En institution, et entre institutions, tout un travail d’équipe, de liens, tout un « réseau », est nécessaire pour mettre en place et faire fonctionner des dispositifs pour prévenir, orienter, prendre en compte et faire face à de telles souffrances qui concernent bien sûr les bébés, mais aussi toute personne en souffrance identitaire. Quand il quitte son cabinet, le clinicien doit pouvoir répondre par son propre positionnement psychique à ces nouveaux enjeux de la précarité psychique.
À l’heure où des critiques s’organisent pour faire feu de tout bois contre la psychanalyse (cf. Le Livre noir de la psychanalyse), il me paraît vital de montrer comment la psychanalyse nous aide, nous psychologues cliniciens, à penser notre pratique et à intervenir dans des lieux aussi différents les uns des autres que le soin en psychiatrie, le travail à l’école, en crèche, à l’hôpital général ou dans l’insertion. Seul le témoignage de la vitalité de la clinique et de la théorie qu’elle implique peut faire barrage à des attaques plus qu’idéologiques.
Engagé dans la clinique depuis plus de vingt-cinq ans, j’ai beaucoup appris à partir d’un travail en prévention. Mes premiers pas en tant que psychologue clinicien en crèche m’ont obligé à être particulièrement attentif à la construction de la place du psychologue. Assurant actuellement des supervisions d’équipes, de groupes thérapeutiques ou de cliniciens en institution, je mesure aussi l’enjeu de la formation à la clinique à l’université et l’importance de transmettre des méthodes et des repères analytiques fiables pour les jeunes praticiens. Engagé dans l’approche psychanalytique de l’observation du bébé selon la méthode d’E. Bick comme dans celle d’une psychanalyse groupale, je suis très sensible à une réflexion méthodologique sur la pratique. Le cadre classique de la cure, qui reste l’horizon indépassable de la formation analytique, ne peut être transposé sans risques sur les terrains institutionnels.
Ma recherche propose une modélisation de la pratique pour répondre à ce défi. Comment rester dans une démarche analytique, respectueuse notamment de l’hypothèse de l’inconscient et de la sexualité, en travaillant parfois sans un minimum de cadre institué ? Comment développer une pratique clinique quand un sujet n’adresse pas directement de demande au clinicien ? Comment intervenir pour un sujet quand il dépend de tiers qui dénient l’existence de sa souffrance ?
Ces questions sont plus que d’actualité, notamment avec la récente expertise de l’Inserm sur les troubles des conduites chez l’enfant. Cette recherche répond à un vrai problème : effectivement, les comportements violents prennent plus d’acuité dans nos institutions, mais l’analyse et les réponses préconisées tendent, en revanche, à objectiver des signes de souffrances en les réduisant à des symptômes comportementaux (2). Il nous faut développer des alternatives réellement cliniques face à la poussée de visées opératoires et techniciennes.
Mes recherches me conduisent ainsi à mettre en relief un modèle théorique pour penser « le soin psychique », l’intervention clinique dans des domaines et avec des personnes « en souffrance », là où « ça souffre » trop pour que soit adressée une demande à un clinicien.

 

Le modèle de la fonction contenante

Comment, sur les terrains institutionnels, le clinicien travaille-t-il quand aucune demande directe de soin ne lui est adressée ? Comment se positionne-t-il dans des situations parfois confuses où se chevauchent des points de vue différents – le médical, le judiciaire, le social ou l’éducatif par exemple –, sans que puisse se dégager de manière suffisamment consistante une question psychique ? Plus largement, comment travaille-t-il avec des équipes, dans des équipes d’institutions qui n’ont pas une fonction sociale directement thérapeutique comme les crèches, les maisons d’enfants, les foyers d’adolescents ou résidences de personnes âgées, les hôpitaux généraux, les écoles ou les prisons ? Quelle est la place de la clinique dans une institution où la tâche primaire n’est pas clinique alors que l’on sait pertinemment que son fonctionnement s’accompagne de souffrances pour les personnes qu’elle accueille ? Toutes ces questions, banales, reçoivent des réponses qui semblent beaucoup varier d’un lieu à un autre, d’un clinicien à un autre.
Mon point de vue est finalement assez simple : ces difficultés à se positionner, à repérer une demande, à rester dans une dimension psychique, à éviter la confusion des places, seraient dues, entre autres, à l’existence de souffrances non dites, non adressées à un tiers, ni même vraiment conscientes pour la personne que l’institution accueille ou pour le professionnel qui en a la charge. Ces souffrances primitives, « hors psyché », désignent un état de souffrance où le sujet s’est absenté de lui-même, l’autre reçoit, en revanche, l’impact déformé de celle-ci.
D. W. Winnicott désignait par « relation primitive » la première relation entre le bébé et sa mère, nulle conscience possible alors de la séparation ; ce registre est celui des agonies primitives sur lesquelles travaillent R. Roussillon. Après les travaux de W. R. Bion sur la fonction alpha, on sait que le processus de subjectivation de telles souffrances passe par l’autre. Ce sera à l’autre, « à plus d’un autre » préciserait R. Kaës, qu’il appartiendra d’héberger cette souffrance, de la porter suffisamment pour qu’elle se transforme en émotion, pour qu’elle fasse d’abord signe avant de faire sens et nourrir le lien émotionnel avec la personne en détresse. Ce schéma de transformation psychique est le leitmotiv de mon modèle théorique.
Le « bébé en détresse » désigne cet état interne qu’un enfant, qu’un adolescent ou qu’un adulte rencontre quand il n’arrive pas à subjectiver une expérience trop douloureuse pour lui. Comme sujet, il est en détresse, dans une réactivation de cet état infantile, sans parole. Le « bébé en détresse » désigne initialement l’état de ces bébés qui n’arrivent pas à transformer en expérience vécue et éprouvée une banale situation parfois de séparation. L’âge ici n’est plus un critère, la clinique actuelle regorge d’exemples où la précarité des liens est telle que le sujet en situation de handicap, d’échec, de précarité sociale, de délinquance, d’addiction ou de maladie, ne trouve pas les moyens de s’approprier, de rendre subjectif ou d’intégrer une situation vécue comme extérieure à lui-même.
Mon hypothèse est la suivante : sur le terrain, un travail de lien est nécessaire pour rendre psychiques ces souffrances pour ces sujets-dans-leur-entourage, pour enclencher un travail de subjectivation qui peut mener à un soutien psychologique, voire à une thérapie. Ce travail est celui classiquement décrit comme étant celui de la fonction contenante. Cette notion psychanalytique pourrait être très utile pour comprendre la complexité de ces situations qui sont hors d’un cadre strictement analytique et qui sont pourtant le lot quotidien de nombreux professionnels et cliniciens.
Dans L’Inconscient à la crèche (3), c’est la notion de « fonction contenante » qui m’avait permis d’articuler la clinique individuelle des bébés et de leur mère à la clinique du groupe, des équipes et de l’institution. En crèche, on peut très bien voir comment il y a une interdépendance entre le bébé, ses parents et les professionnels, et comment « s’emboîtent » les différents niveaux de l’individuel, du couple, du groupe ou de l’institution. J’ai gardé le même sujet, mais l’objectif a été de « décomposer » ce concept selon certains de ses composants – son objet, ses processus et méthodes.
Bien que couramment employée, la fonction contenante a des sens parfois fort contradictoires. À l’instar du transitionnel, tout tend de nos jours à devenir « contenant », même les murs et les objets… alors qu’il s’agit d’un processus humain de transformation psychique.
Une revue de la littérature (4) montre l’origine freudienne de cette notion et ses diverses ramifications. S. Freud a d’abord introduit l’idée d’une fonction de protection et de filtre vis-à-vis des excitations provenant du monde extérieur. Au fonctionnement d’une « barrière de contact » dans son modèle anatomo-physiologique de 1895 succède l’idée d’un pare-excitation en 1920. Ce processus est destiné à protéger « la réception d’excitations » que réalise pour la psyché la fonction de l’attention. L’idée d’un traumatisme par effraction est contemporaine de ce processus. À un autre niveau, S. Freud a aussi abordé l’idée d’une fonction contenante dans son travail sur l’individu en foule : l’individu isolé perd ses capacités affectives et cognitives dans une foule. Le problème de la limite provient aussi du dedans.
Cette notion va être reprise au fil de l’extension de la psychanalyse vers la petite enfance, la psychose, les groupes, le somatique ou l’apprentissage. À côté des auteurs princeps que chacun peut reconnaître, D. W. Winnicott, W. R. Bion, E. Bick, puis, en France, D. Houzel, D. Anzieu ou B. Gibello, il faudrait ajouter les travaux de J. Bleger et R. Kaës sur la « fonction cadre », de R. Debray sur le pare-excitation ou de R. Roussillon sur le médium malléable. Certains auteurs se sont plus centrés sur le processus (containing function), d’autres sur le résultat (comme les enveloppes et les contenants de pensée) ou les défenses (la contention et la « seconde peau »). Dans ce repérage, j’ai privilégié l’idée d’une « fonction à contenir (5) » pour insister sur le travail à réaliser sur les terrains. Le choix de cette définition met l’accent sur les enjeux méthodologiques de cette fonction et le travail psychique de lien qui l’accompagne.

 

Un travail de lien

Cinq propositions en découlent pour le spécifier. La première concerne l’objet de la fonction à contenir, les souffrances très primitives qui sont à repérer. Les trois suivantes, les processus psychiques propres à ce travail (procès émotionnel, dynamique de l’attention, travail d’équipe intersubjectif). La cinquième proposition concerne les dispositifs.
Le travail de lien a pour objet des souffrances primitives issues d’un type archaïque de conflictualité psychique. Cette conflictualité peut être désignée comme un enchevêtrement entre différentes sortes de réalités, matérielles ou psychiques, pour reprendre les termes de S. Freud, somatiques/corporelles ou groupales/sociétales, pour désigner les deux pôles de l’étayage de la psyché (R. Kaës). Postuler un tel type de conflictualité antérieure au registre verbal permet de tenir une place clinique sur les terrains institutionnels.
Quand W. R. Bion pose l’existence d’une « fonction alpha », il tente de repousser les limites de la compréhension de la psyché avant le langage et de définir un nouveau type de symbolisation plus primitive, que l’on peut qualifier de « primaire » à la suite des travaux de R. Roussillon. La fonction alpha permettrait d’établir une « membrane », de sortir de la confusion/indifférenciation entre le conscient et l’inconscient comme entre le patient, psychotique, et le psychanalyste. Cette conception est ensuite devenue explicitement plus groupale et institutionnelle.
Ce modèle de compréhension intersubjectif du travail de lien est compatible avec les différentes théories qui couvrent le champ de la psychopathologie du mental, de l’agir ou du somatique. Les souffrances primitives appartiennent à ce registre, le sujet ne se sent pas souffrant, mais son entourage souffre. Ce sont leurs effets, surtout, qui pourraient être repérés : problèmes d’ordre somatique, accidents corporels récurrents, antisocialité, désordre mental, difficultés éducatives ou autres.
Le travail de lien passe par un changement dans l’économie des forces en présence avec l’émergence de liens émotionnels. La détresse d’un sujet est source de tensions dans les groupes et ses relations. Pour le repérer, il faut pouvoir distinguer nettement ce qui est de l’ordre des « anxiétés primitives » qui se diffusent dans le groupe de ce qui correspond à « une angoisse » plus émotionnellement reconnue, comme les émotions ou, chez le bébé, l’angoisse dite de « séparation » qui ont des effets de diffraction en groupe. Des liens se forment quand il y a un passage de cet état de dispersion à un état de rassemblement de la psyché, prélude à une possible verbalisation.
Sur les terrains, le clinicien est pris par des enjeux de tensions qu’il ne peut localiser, il souffre d’un trop ou d’un pas assez. La théorie psychanalytique des groupes, des familles comme celle des institutions ont mis l’accent sur de tels ressentis qui caractérisent le syncrétisme selon J. Bleger ou l’originaire au sens de P. Aulagnier. Force d’exclusion ou force de collage cohabitent de manière ambiguë, paradoxale. Il s’agit de tensions émotionnelles. L’émergence d’un vécu émotionnel intersubjectif, franc et clair, permet une certaine vectorisation des relations.
Une théorie psychanalytique de l’émotion est ici proposée. L’émotion n’est pas complètement identifiée à l’affect, qui a une existence intrapsychique, l’émotion est comme un affect au sein même de l’intersubjectivité. Il y a un intérêt heuristique à la considérer comme « un lien » où le sujet a un contact avec son corps, avec l’autre et envers lui-même. L’émotion serait alors un affect en équilibre entre corporéité et groupalité. Éphémère, elle peut devenir la source d’un insight ou dégénérer en excitations, en tensions ou en malaises somatiques.
La clinique avec les bébés montre que la souffrance surgit là où l’émotion ne peut se partager entre le bébé et l’adulte. E. Bick et S. Fraiberg ont explicité comment s’instaurent des défenses très primitives qui nient la présence d’un vécu émotionnel. Avant d’entrer dans une problématisation de la présence/absence, le bébé, le sujet, devrait vivre la possibilité « d’être présent », « d’être en situation intersubjective ». Ce niveau de conscience pourrait être la condition d’une conscience ultérieure plus réflexive et plus verbale. L’importance clinique du « moment présent » que D. Stern a mis en lumière me semble aller dans le même sens. Vécu limité dans le temps, ce moment mettrait brièvement en rapport le sujet avec lui-même, son corps, et avec l’autre.
Depuis de nombreuses années, la théorisation d’O. Avron sur l’« émotionnalité » groupale montre l’extrême importance des microréactions d’un sujet envers les autres. En alternant réceptivité et tension vers l’autre, le sujet peut entrer en résonance émotionnelle avec le groupe. Il se coupe au contraire de lui-même ou du groupe en se figeant sur l’une de ces polarités.
En psychopathologie, cette conception nous permettrait de décliner le destin de certains déséquilibres en prenant plus explicitement en compte la place de l’environnement psychique, la problématique contre-transférentielle du soignant. L’agir serait parfois la tentative de trouver chez l’autre une émotion interdite pour un sujet (pensons ainsi au contraste entre la froideur du criminel et la douleur extrême exprimée par sa victime), la répression de l’affect pour un sujet en psychosomatique s’accompagne de la résurgence d’anxiétés diffuses dans l’entourage, l’affolement des affects dans la psychose capte les sujets de leur entourage, alors que dans l’autisme les soignants se trouvent vidés, absorbés par le « trou noir » d’un monde tourbillonnaire en deçà des émotions. Les problématiques liées à la carence plongent les professionnels dans un désespoir sans fond, en résonance avec ces sujets, alors qu’au contraire les œuvres de création réussissent à nous émouvoir, malgré les souffrances présentes chez le créateur…
Ce travail de lien dépend d’une dynamique de l’attention. Il s’agit de maintenir une mobilité particulière de l’attention, associative, entre dedans et dehors de la psyché comme celle entre conscient et inconscient. Ce travail comporte un risque de crise, car il bute sur le système même de l’appareillage de la psyché, celui d’une méconnaissance ou d’une « attention automatique ». Ne laissons pas aux sciences cognitives l’étude de l’attention, aidons-nous aussi de leurs travaux.
Une attention saturée par un trop d’informations, une attention, au contraire, à la dérive dans l’ennui ou bien fixée unilatéralement sur une personne, ce sont quelques cas de figure qui indiquent la difficulté de la disponibilité du clinicien et de son écoute en institution.
Le rapprochement avec la situation de la cure et de l’attention flottante préconisée par S. Freud pourrait sembler très antinomique à cette situation sans cadre, ouverte à de multiples réalités différentes. Bien au contraire, la théorisation de cette attitude montre que S. Freud a dû concilier l’idée d’une faculté consciente issue de la psychologie classique et l’attention comme fluide issu de l’hypnose. Il a ainsi surtout mis l’accent sur la qualité associative de l’attention, entre conscience et inconscient comme D. Houzel l’a pointé, entre « dedans » et « dehors » comme B. Golse l’a ensuite noté. L’attention permet de construire et maintenir cette « double limite » de la psyché (A. Green). N’est-ce pas cette dynamique du « va-et-vient » qui se trouve mise en difficulté dans la pratique sous l’impact des souffrances primitives ? N’est-ce pas cette dynamique du « va-et-vient » qui pose problème dans la pathologie ?
W. R. Bion a développé cette perspective avec « la capacité de rêverie » et l’attention comme discipline avec la méthode qu’il préconise d’être « sans mémoire, sans désir ni compréhension ». L’attention n’est pas un processus neutre, elle a chaque fois des qualités de permanence dues aux traces des représentations, des perceptions ou de la place de l’objet. Avec cette « attention automatique » ou habituelle, on touche le problème de la connaissance et de ce qui fait expérience.
Paradoxe, sans une attention minimale automatique, l’appareillage psychique ne peut se faire. Ainsi peut se comprendre la désorganisation qui touche les enfants carencés, en état chronique de détresse, l’expérience de Loczy est ici enrichissante (6). Ainsi peuvent aussi s’expliquer certaines crises en institution, cette attention automatique permettrait de garder une certaine constance dans les procédures d’équipe, le cadre de travail et les points de vue des professionnels.
J’ai ainsi exploré cette dynamique dans deux exemples différents :
– Avec l’empathie, on perçoit la nécessité d’un objet « attracteur », séducteur, pour que s’instaure une dynamique de l’attention. Les risques de « l’empathisme » proviennent aussi de cette tendance à la résonance ou contagion émotionnelle.
– Avec le regard, on aborde le rôle de la perception comme véhicule de l’attention. Il a des effets sidérants sur l’attention, mais il peut induire la potentialité d’un contact psychique avec l’autre. Notre travail repose en grande partie sur de tels aspects non verbaux.
Ce travail de lien passe par une différenciation de la place des sujets pris dans les différents types d’appareillage groupaux sur le terrain. Le Sujet est « singulier-pluriel », selon l’expression de R. Kaës, l’approche groupale est actuellement une nécessité absolue pour la pratique sur les terrains institutionnels. Les souffrances primitives ont des effets sur la qualité de l’appareillage des psychés, de la résonance fantasmatique et des alliances entre les sujets. Ce qui fait lien « fait équipe » entre les personnes et permet alors l’émergence d’une nouvelle pensée dans le groupe. Je pense que la dynamique du couplage (W. R. Bion) ou « du couple dans un groupe » est une voie royale pour repérer les enjeux émotionnels et dynamiques du travail de lien.
La confusion des places, les phénomènes institutionnels et groupaux de clivage ou « d’adhésivité » rendent difficile la prise en charge des souffrances primitives. Les problèmes d’équipe peuvent d’ailleurs en grande partie s’expliquer par une dérivation, une déflexion de ce qui n’a pas pu être contenu dans la relation directe soignant-soigné, accueillant-accueilli. Le clinicien se trouve pris comme les autres membres de l’équipe dans ces enjeux.
J’ai distingué trois cas de figure selon la possibilité de ce travail : la contenance, la contention et la crise. Si, dans le premier cas, un travail psychique peut se réaliser on a, au contraire, une situation de statu quo dans le second cas et une désorganisation de l’appareillage d’équipe dans le dernier cas.
Le travail de lien repose sur des dispositifs « d’offre de contenant » où l’attention à l’autre prime. Si toute théorie clinique dépend de son lieu d’émergence, elle s’applique en retour aux conditions de la pratique. La valorisation de l’attention propre dans ces pratiques a comme pendant un certain « dédoublement » du dispositif : le temps de rencontre initial, d’attention à l’autre, est doublé d’un autre temps en arrière-fond où les soignants tentent d’élaborer ce qui s’est initialement passé. Seul un tel va-et-vient entre ces deux espaces bien différents permet de « contenir », de vivifier une clinique qui risquerait vite d’être trop envahie par la souffrance et la pathologie des personnes accueillies.
Que de variétés dans les dispositifs qui se bricolent sur les terrains ! Le dispositif classique de l’entretien est parfois peu opérant, une large zone de travail informel subsiste à côté de diverses modalités de prise en charge parfois très précaires (permanences, points rencontre, lieux d’accueil, espaces mis à disposition, etc.). Ces dispositifs doivent, à mon sens, favoriser le travail de l’attention des soignants.
Si l’on examine deux cadres de travail analytique, la formation par l’observation du bébé selon la méthode d’E. Bick et le groupe Balint, on peut trouver un souci commun à travailler au plus près de l’archaïque, du non-verbal. Ces deux méthodes mettent particulièrement au travail l’attention en instituant un temps second où se revit, se parle et s’interprète la situation initiale, où s’associent les différents points de vue des participants. Ce modèle de cadre « à double détente » permet de travailler en continu la mobilité de l’attention, le second temps plus interprétatif « double » le temps initial.
Alors que dans le soin thérapeutique le dispositif est prévu pour recevoir et mettre au travail la « demande », les dispositifs groupaux en prévention sont plutôt des « offres de contenant ». J’ai repéré certaines de leurs caractéristiques : ils tiennent paradoxalement par un certain désir de séduction de la part des soignants, ils reposent sur l’interdisciplinarité des équipes, ils prennent place en des points stratégiques à l’articulation des différents espaces psychiques en institution, ils sont dans une anticipation du temps des accueillis et utilisent parfois des médiations pour être en relation avec les sujets.

 

L’intersubjectivité et la groupalité

Pour conclure, il me semble important de rappeler le postulat de ce travail. J’ai opté par choix, mais un choix quasi nécessaire, pour une conception intersubjective, voire groupale, de la psyché.
Avec la perspective des « bébés en détresse », l’intersubjectivité est tout à la fois à l’origine de cet état et la condition de son dépassement.
Elle en est l’origine. C’est parce que le bébé est profondément ancré dans l’intersubjectivité de ses liens avec sa mère, de ses parents ou de son entourage qu’il est sujet à tomber en Hilflosigkeit selon S. Freud, en situation de « désaide » pour reprendre la traduction de J. Laplanche, en deçà d’une angoisse qui exprimerait sa souffrance. Ce sont des situations qui font violence au sujet, qui le mettent en détresse, sans parole. Ce sont de telles ruptures que l’adulte retrouve face à des expériences qu’il ne peut penser comme siennes, qu’il ne peut invoquer pour s’adresser à un autre.
Elle en est la condition de son dépassement. C’est par l’intersubjectivité, la présence, l’investissement pulsionnel et la pensée des autres que cet état peut se transformer. Sur le terrain, l’ensemble de la dynamique familiale, groupale ou institutionnelle, est concerné par cette problématique.
L’intersubjectivité gagnerait à être plus intégrée à nos modèles théoriques, car elle permet de rendre compte de manière plus complexe des enjeux et des impasses de la subjectivation. Si la problématique de la parole nous engage de fait dans cette direction, il convient de ne pas négliger des registres de symbolisation qui ne peuvent encore emprunter uniquement la voie du langage verbal (ce qui ne signifie nullement que la question de la parole ne soit là aussi présente). Remarquons que J. Lacan et W. R. Bion ont l’un et l’autre dépassé un modèle trop étroitement monadique ou intrapsychique. Avec eux, l’intersubjectivité ne rime pas avec l’interaction, elle devient une qualité intrinsèque de la psyché, tant vis-à-vis du langage et de ce qui fait relation et symbole entre les hommes que du côté du non-verbal et ce qui fait lien et émotion entre eux.
Avec la perspective de la groupalité psychique (7) que R. Kaës a ensuite développée, nous avons un modèle de compréhension de la psyché plus apte à répondre aux enjeux actuels de la pratique. Les processus psychopathologiques ont une existence qui dépasse la sphère individuelle ou interindividuelle. Il nous appartient d’établir en conséquence nos repères théoriques et choix méthodologiques. Cette recherche, tâtonnante mais ambitieuse sur les bébés, les « sujets en détresse » et la fonction contenante s’inscrit dans ce projet. ■

 

 

Notes
1. Mellier D., 2005, Les Bébés en détresse, intersubjectivité et travail de lien. Une théorie de la fonction contenante, Paris, « Fil rouge », PUF.
2. À voir la pétition, http://www.pasde0deconduite.ras.eu.org S’il y a effectivement actuellement un problème de prévention de la violence, les moyens envisagés visent uniquement la suppression du symptôme, ils ne vont pas forcément dans le sens de la prise en compte de ces souffrances primitives, diffuses et peu visibles.
3. Mellier D., 2002,
L’Inconscient à la crèche, Ramonville-Saint-Agne, Érès.
4. Mellier D., 2005, « La fonction contenante, une revue de la littérature »,
Perspectives psychiatriques, 44 (4) : 303-310.
5. Voir aussi Mellier D., 2005, « La fonction à contenir. Objet, processus, dispositif et cadre institutionnel »,
Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, 48 (2) : 425-499.
6. L’Institut Loczy à Budapest est actuellement en péril, il risque de fermer. Voir http://www.pikler.fr ou l’association internationale http://www.aipl.org
7. Après le colloque tenu à Lyon en 2005 sur ce thème par la SFPPG, voir le numéro 47 de la
Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe (2006).

Pour citer cet article

Mellier Denis  ‘‘Bébés en détresse, sujets en détresse. Comment prendre en charge des souffrances très primitives ?‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/bebes-en-detresse-sujets-en-detresse-comment-prendre-en-charge-des-souffrances-tres

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