Quels dispositifs pour l’adolescent et sa famille ?

Le Journal des psychologues n°245

Dossier : journal des psychologues n°245

Extrait du dossier : La psychothérapie familiale à l’épreuve de l’adolescent
Date de parution : Mars 2007
Rubrique dans le JDP : Dossier
Nombre de mots : 2400

Auteur(s) : Robert Philippe

Présentation

Thérapie individuelle, familiale, suivi parental… Le thérapeute familial se trouve toujours confronté au choix du dispositif thérapeutique lorsque la demande de consultation adressée par les parents concerne la crise adolescente de l’un de leurs enfants.

Détail de l'article

Beaucoup de travaux existent sur l’adolescence, et beaucoup d’autres sur le couple et la famille. Ces deux axes, qui suscitent tant de réflexions cliniques et  théoriques, se rencontraient peu jusqu’alors.
Pourtant, le processus même de l’adolescence pourrait constituer un analyseur du fonctionnement familial. En thérapie familiale, tout comme avec les adolescents, on assiste à de fréquents télescopages entre fantasmes et réalité où les actes tentent de canaliser les débordements pulsionnels. L’adolescent réinterroge et parfois bouscule la frontière générationnelle. Il l’attaque tout en voulant la faire exister.
L’adolescent réclame à cor et à cri son autonomie et la revendique d’autant plus qu’il est terrorisé par l’abandon. Cette recherche de liberté face à un sentiment d’appartenance aliénant est bien souvent au cœur du travail avec les familles, voire avec les couples. L’adolescence tout comme la famille questionnent constamment les oscillations individu/groupe.
L’adolescence ébranle le narcissisme familial à travers les attentes de l’idéal du Moi. Le formidable bouleversement que suscite le processus adolescent nécessite alors un contenant suffisamment solide et perméable pour accompagner les transformations non seulement de l’adolescent lui-même, mais de l’ensemble du groupe familial.
Même s’il est parfois peu différencié, le couple parental est un des éléments de ce groupe. La question sexuelle incarnée par l’adolescence bouscule le couple conjugal. Celui-ci peut vouloir éviter toute remise en question soit en stigmatisant le comportement de leur enfant soit en tentant d’entretenir avec lui une relation de copinage.
Ce qu’on a coutume d’appeler « la crise d’adolescence » doit-elle être entendue au niveau individuel ou au niveau groupal ? Doit-elle être considérée comme passagère et ayant des potentialités réorganisatrices, ou vient-elle dévoiler les failles préexistantes d’une structure familiale ?
La réponse à ces questions déterminera en partie le choix des indications : thérapie familiale ou thérapie individuelle avec, le cas échéant, suivi des parents.
Mais notre dispositif de « départ » va jouer aussi un rôle très important dans le travail que nous allons proposer. C’est différent de recevoir une famille en libéral ou en institution, seul ou en cothérapie, avec ou sans consultant référent. Par ses qualités de con­tenance face à la réorganisation, l’institution semble souvent être le lieu le plus adapté. Pourtant, dans certains cas, l’adolescent et sa famille peuvent rechercher l’intimité du libéral ; le thérapeute, alors seul, devient le vecteur du transfert groupal.
Je proposerai deux situations cliniques : la première en libéral où les parents et l’adolescent sont vus séparément et en alternance ; la deuxième en thérapie familiale pratiquée à l’hôpital.

 

Famille M...

Une mère téléphone à mon cabinet pour prendre un rendez-vous à propos de son fils Jérôme, seize ans, qui a été arrêté par la police pour des problèmes de drogue. Elle ajoute que les conflits entre son fils et son mari sont extrêmement violents.
Je reçois les parents pour un premier rendez-vous. Jérôme a une sœur aînée et un petit frère. Il était très investi par son père qui attendait beaucoup de lui. Tout s’est effondré quand il s’est aperçu de la conduite de son fils. Monsieur se montre extrêmement rigide, de façon quasi caricaturale. Madame pense que son mari est beaucoup trop strict et avoue qu’elle donne parfois en cachette des permissions de sortie à son fils.
Le père de Monsieur a divorcé d’avec sa mère et ne s’est quasiment pas occupé de lui. Sa mère est décédée quand il était encore étudiant et il a dû se débrouiller seul. Il a un discours très « volontariste ». Le père de Madame est décédé quand elle était enfant et elle a grandi avec un beau-père totalement soumis à sa mère. Elle décrit celle-ci comme froide et « rejetante ». Elle a dû, pour tenter de se séparer d’elle, couper les ponts dans la réalité et ne plus la voir pendant des années.
Quand je leur propose de dire quelques mots sur leur couple, ils sont surpris et Monsieur précise qu’ils viennent pour leur fils. Je propose de recevoir leur fils seul, la semaine suivante, et de les revoir tous ensemble dans quinze jours. Le père doute que son fils accepte de venir ; il ajoute que lui-même ne comprend pas trop l’intérêt de ces rendez-vous. Puisque c’est la demande de sa femme, et que surtout il est très occupé professionnellement, il vaudrait mieux que je reçoive sa femme et son fils sans lui. Je maintiens ma proposition.
La semaine suivante je reçois un adolescent malingre, très « bonne famille », bien loin des images de délinquant suggérées par le père. Il me dit qu’il n’a pas de problèmes et qu’il ne voit pas de quoi il pourrait parler. Le seul problème qu’il rencontre, c’est la sévérité de son père qui lui interdit tout. Je lui propose alors de me parler de lui « autrement » à partir de ses centres d’intérêt, de ses amis... Je suis rapidement frappé par deux choses : il semble exister en lui peu de sentiments, de limites et d’interdits, en dehors de ceux qui sont posés par l’extérieur : « Si je ne me fais pas prendre, je ne vois vraiment pas ou est le problème. »
Le deuxième élément est la quasi-absence d’affects liés à son discours. Je lui fais remarquer qu’il paraît très peu touché par ce qu’il vit comme s’il était un peu en dehors de lui-même. Ma remarque le laisse silencieux un bon moment et il me dit, comme en se parlant à lui-même, « ça c’est vrai ». Il me semble alors qu’un travail individuel est possible et souhaitable pour ce garçon.
La semaine suivante, je reçois Jérôme avec ses parents. D’emblée le père m’interpelle : « Alors il vous a dit quelque chose ? » L’entretien va s’avérer difficile ; il est quasiment impossible de décoller du factuel. Aucune ébauche d’élaboration ne semble possible sur le sens de ce qui leur arrive. Je propose de recevoir Jérôme et ses parents en alternance une semaine sur deux.
Dans les entretiens avec les parents, des difficultés conjugales peuvent discrètement être évoquées.
Dans les entretiens avec Jérôme, les prémices d’un travail d’élaboration commencent à apparaître.
Un soir, la mère me téléphone en me demandant un rendez-vous en urgence : son mari et son fils se sont battus et la police est venue à la maison. Au rendez-vous suivant – maintenu au jour habituel –, Monsieur explique qu’il a dû appeler la police pour porter plainte contre son fils parce qu’il l’avait frappé. Madame a une version différente des faits et Monsieur me prend à témoin : « Vous voyez elle aussi est contre moi. » Jérôme, quand je le verrai, dira que c’est son père qui l’a agressé.
Quelque temps plus tard, Madame me demande d’écrire un mot pour favoriser le passage de son fils dans la classe supérieure. Il a la moyenne, mais on veut le faire redoubler pour indiscipline.
Lors d’un entretien qui était prévu tous en­semble, je leur fais remarquer qu’ils semblent avoir toujours besoin d’un recours extérieur tout en me mettant dans la quasi-impossibilité de les aider. Et j’ajoute : « Dans la famille, il semble que le père doive toujours être absent ou incapable. »
Je ne m’étendrai pas sur les failles narcissiques, sur les difficultés d’introjection d’un Surmoi rassurant ni sur les vicissitudes de la relation père-fils.
Je voudrais plutôt relever les questions suivantes : j’avais proposé de voir Jérôme seul, en adressant les parents à quelqu’un d’autre. Ils avaient refusé, mais dans quelle mesure avais-je moi-même participé à ce refus ? L’impuissance que je ressentais était sans doute le contrepoint d’un fantasme de toute-puissance : être un parent immortel et invincible. En institution, aurais-je proposé une thérapie familiale ? Quelle aurait été alors l’importance de la sœur et du frère de Jérôme ? Il m’a semblé ici que la frontière générationnelle était bon an mal an suffisamment marquée, que le contenant familial « tenait le coup » et surtout que le travail d’élaboration individuelle de la part de Jérôme était possible.

 

Famille C...

La famille C... est composée des parents et de trois enfants : Thomas dix-huit ans, Louise seize ans et Agathe dix ans. Je reçois cette famille à l’hôpital, en cothérapie. Elle m’est adressée par un consultant qui souligne les difficultés de Louise, mais révèle une souffrance de l’ensemble du groupe familial. Il s’agit d’une famille d’un haut niveau socioculturel, chacun s’exprimant avec une certaine aisance. L’aîné semble présenter quelques bizarreries avec une façon de parler assez maniérée et très normative. Louise parle beaucoup sur un ton de revendication, en affirmant qu’il faut « faire sortir les choses ». Agathe soutient sa sœur tout en étant plus réservée.
Le père souligne qu’il est très demandeur et également très désireux d’avancer. Madame évoque les grandes difficultés de communication existant dans la famille. Tout le monde crie sans s’écouter ; chacun fait irruption dans l’espace de l’autre sans aucune retenue. La famille de Madame est décrite comme exemplaire, tout à l’inverse de celle de Monsieur. Pendant les séances, le père paraît quelque peu rigide et obsessionnel, Madame plus souple et plus ouverte.
Au bout de quelques mois de thérapie, Monsieur va révéler un « secret » : Louise serait anorexique. Celle-ci fond alors en larmes et se met dans une colère terrible : « Pourquoi tu l’as dit ? ça ne les regarde pas ! »
Cette famille est prise dans deux problématiques : derrière des accrochages permanents entre Louise et son père se dessine une problématique œdipienne difficile à dépasser et dont nous retrouverons des éléments dans la propre histoire du père.
L’autre élément – qui accompagne de grandes difficultés de séparation et d’individuation – est le deuil quasi impossible des idéaux. Il y avait une forte attente tant dans le couple que dans la famille d’être un groupe où il était possible de se comprendre sans se parler. L’adolescence de Thomas n’avait donné lieu à aucune crise, celle de Louise – qui au fond nous paraît aller mieux – donne lieu à des bouleversements profonds. Les termes de « patient désigné », proposés par les systémiciens, correspondent parfaitement. Prise dans ses conflits de dépendance, elle souhaite pouvoir guérir toute sa famille ou s’en aller. Les choses paraissent clivées comme entre l’image des familles maternelle et paternelle – bonne ou mauvaise – sans pouvoir se conflictualiser psychiquement.
Après un moment dépressif de Louise qui nous semble témoigner d’une évolution, elle fait une demande de thérapie individuelle. Nous n’émettons aucun avis sur cette démarche. Au bout de quelques mois elle souhaite arrêter la thérapie familiale. Nous disons alors que nous ne pouvons pas continuer sans elle. Après quelques séances, lors d’un rendez-vous, la famille se présente sans elle. Nous décidons de ne pas les recevoir. La mère, très en colère contre nous, montre un visage tout à fait différent de ce que nous connaissions et dit « alors elle a gagné, toute la famille doit être à ses ordres ». Elle ajoute : « De toute façon c’est sa thérapeute qui lui a dit de ne plus venir et qui la monte contre nous. »
À la séance suivante, tout le monde est là. La petite sœur dit alors « moi aussi je pourrais ne pas venir et je serais aussi très importante ». Louise répond : « On a l’impression qu’on est très importants les uns pour les autres et qu’on se tient tous ensemble. »
Pendant de longs mois, il va être question de la présence ou non de Louise pendant les séances, question qui se pose peu à peu pour tous les membres de la famille. Nous finirons par convenir, tous ensemble, que, pour le moment, la présence de Louise aux séances est trop difficile. « Pour de vrai », elle a besoin d’être absente.
Là non plus, je n’entre pas dans le contenu de cette situation, mais seulement dans quelques aspects techniques. Après quelques mois, Louise reviendra aux séances. L’absence et la séparation ne peuvent être symbolisées, mais doivent être agies. Avec des adolescents, et avec le mouvement régressif de la thérapie familiale qui favorise une collusion des parents avec leurs adolescents et-ou leur propre adolescence, les thérapeutes sont mis dans une position parentale quasi réelle – ne représentant pas encore des imagos parentales – qui peut les pousser à être rigides ou séducteurs ; c’est comme une alternance entre « c’est comme ça et pas autrement » ou « quand même, il faut être cool ».
Le cadre joue ici un rôle tout à fait primordial. Il permet de garder le cap pendant les tempêtes et de résister aux déferlantes des passages à l’acte.
Il est parfois tentant d’aménager le dispositif face aux changements manifestes. S’il y a lieu de bien réfléchir à sa mise en place, il est tout aussi important de le maintenir, parfois fermement, pour favoriser une continuité elle-même propice aux changements internes. Nous devons être vigilants à la séduction qui n’aurait pour seul but que de « faire venir » l’adolescent. Le clinicien ne doit pas éviter les mouvements de transfert négatif. Il aurait beau jeu de se poser comme un médiateur au-dessus des conflits.
Pendant un certain temps, les parents étaient mis relativement de côté dans la prise en charge des adolescents, tout étant conçu pour soutenir une autonomie de leur part. C’était méconnaître non seulement la souffrance des parents, mais la culpabilité et l’ambivalence des adolescents. La thérapie familiale a pour particularité de réunir quand il est question de séparation. La sortie de l’adolescence ne peut se faire que dans un processus de filiation, c’est-à-dire avec la reconnaissance d’une forme de dépendance.
Sans doute très influencés par le mouvement d’autonomisation des adolescents, nous avons souvent tendance à proposer des prises en charge individuelles. Pourtant, un cadre groupal est bien souvent adapté pour permettre le retissage d’une enveloppe défaillante. C’est seulement si ce travail peut s’effectuer – avec ou sans thérapie familiale – que la crise, à potentialité traumatique, peut permettre un véritable travail de deuil, c’est-à-dire une véritable réappropriation de soi-même par l’ensemble des membres du groupe. Un travail de réintrojection du groupal doit s’effectuer pour l’adolescent, favorisant alors ses capacités de liaison. ■

 

Pour citer cet article

Robert Philippe  ‘‘Quels dispositifs pour l’adolescent et sa famille ?‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/quels-dispositifs-pour-l-adolescent-et-sa-famille

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