Un séisme familial

Le Journal des psychologues n°250

Dossier : journal des psychologues n°250

Extrait du dossier : Alzheimer : inventer les soins psychiques
Date de parution : Septembre 2007
Rubrique dans le JDP : Dossier
Nombre de mots : 4200

Auteur(s) : Polard José

Présentation

L’annonce de la maladie d’Alzheimer est traumatogène. Au sein d’une famille, outre le séisme qu’elle provoque, elle fait surgir d’anciens conflits, bouleverse les rôle et place de chaque membre, mobilise des solidarités, remet en cause l’homéostasie familiale. Pendant combien de temps le soutien à domicile peut-il être maintenu, quels effets entraîne-t-il ? Comment organiser au mieux une entrée en institution ? Une professionnalisation de la famille est-elle nécessaire ?

Détail de l'article

Une véritable onde de choc(s) effracte profondément une famille quand l’un de ses membres se trouve confronté à la maladie d’Alzheimer. Le réseau intergénérationnel, la valence affective des relations, la structure même et l’homéostasie familiale sont durablement mis en tension. Un entourage qui sera, alors, de plus en plus sollicité, contenant, soutenant, étayant, etc., afin de maintenir des possibilités de vie « suffisamment correctes ».
Voici alors le temps des aidants, avec ses remaniements et la réorganisation du réseau familial, autour de l’un de ses membres en situation de dépendance profonde. Le temps des aidants qualifie cette orientation politique et sanitaire qui, faute de réponse thérapeutique satisfaisante, s’appuie sur le ressort profond des solidarités familiales, lesquelles mettent à jour, par là même, leurs complexités, leur ambivalence et les conflits psychiques inconscients qui les nouent.
Pour le patient dément, la question de rester sujet ou pas, de devenir l’objet de l’autre, va se poser à maintes reprises, redéfinissant ainsi, parfois radicalement, pour ses proches et pour lui-même son rôle et sa fonction dans la dynamique familiale. Sa parole a-t-elle encore un poids et un effet d’inscription dans une généalogie symbolique ? Lui est-il possible de proposer encore des choix de vie, au risque d’une certaine insécurité ? Voilà quelques questions, source de nombreux conflits intrafamiliaux.
À partir de deux dispositifs cliniques singuliers, nous décrirons trois temps de crise : l’annonce du diagnostic, les conditions d’un maintien à domicile fiable et enfin comment penser et accepter l’entrée en institution. Nous en esquisserons certains enjeux psychologiques familiaux majeurs, traversés en contrepoint par ces questionnements : quel est l’état de la famille au XXIe siècle ? Pourquoi cette solidarité familiale s’accompagne-t-elle de tant de conflits ? La (sur)sollicitation de la famille ne porte-t-elle pas le risque de sa professionnalisation ?

 

Un séisme

C’est un tremblement de terre qui surgit, traverse le sol familial et déstabilise le socle commun, quand peu à peu ou brutalement se révèle une démence d’Alzheimer. La détresse psychique qui envahit ce parent, ses comportements étranges puis étrangers suscitent compassion et-ou répulsion. Cette notion de séisme traduit par sa violence, son imprévisibilité, le ­saisissement qui s’empare du malade puis de sa famille. Bref, sa dimension de réel. Les signifiants « démence et Alzheimer », lorsqu’ils sont prononcés, pensés, oc­cultent, éclipsent, phagocytent très ­rapidement toute autre signification. Le poids des représentations, tellement négatives et disqualifiantes de la démence, bien souvent sature la relation d’une personne démente avec son environnement et parasite toute rencontre, tous échanges.
Comment penser (panser !) ce réel ? Voilà incarnée, à l’occasion de cette maladie, une des épreuves majeures de l’existence humaine, en tant que sujet et en tant que membre d’un groupe.

 

Sociologie de la famille au XXIe siècle

La maladie d’Alzheimer met à l’épreuve la famille, plus particulièrement dans deux de ses fonctions majeures : la famille comme lieu des conflits et comme espace de solidarités. Socialement, de quelle famille parle-t-on ?
Depuis bientôt quarante ans, nos sociétés occidentales sont confrontées à des bouleversements, des évolutions significatives du mode d’organisation en famille : des liens conjugaux moins pérennes, des parentés multiples, la place évolutive des femmes, le malaise des pères et la fragilité des hommes, une certaine sacralisation de l’enfant aux limites incertaines. Tout concourt à des configurations de réseau de parenté qui deviennent ainsi plus complexes et allient affinités électives et ap­partenance à la famille.
Par ailleurs, l’augmentation de l’espérance de vie et la diminution de la fécondité confrontent ces sociétés à un phénomène qui est celui d’un vieillissement encore jamais connu de la population. Cela participe des modifications des constructions familiales et transforme les rapports entre les générations.
Avec l’allongement de la vie, on observe une modification des solidarités entre générations, articulées avec l’intervention d’un état nourricier qui prend en charge de nombreuses situations de dépendance, source de déséquilibre et de déstabilisation de la famille. Si, de l’avis de certains, ces solidarités publiques entraînent une certaine déresponsabilisation des familles et des obligations mutuelles, force est de constater que le soutien familial aujourd’hui s’étale sur plus d’années et en direction de plus d’ascendants. Et la plupart des chercheurs s’accordent statistiquement sur l’importance des solidarités privées, que les solidarités publiques soutiennent par des mécanismes d’échange entre les générations.
Les modes de vie influencent aussi l’organisation familiale : on se déplace plus facilement pour son travail, les logements sont plus petits et plus coûteux, contribuant à l’éloignement des familles et au sentiment d’isolement et de solitude des gens âgés quand survient en plus la perte du conjoint, d’amis…, ce qui prend une ampleur particulière quand on avance en vieillesse. Trente pour cent des personnes de plus de soixante ans vivent seules, et à quatre-vingts ans, cela devient le cas de la moitié. Avant cet âge, la vie en couple est la plus fréquente.
On constate moins de choc de générations, mais plutôt des étapes de vie bien identifiées selon la génération à laquelle on appartient, les tensions, les conflits advenant quand l’équilibre de la famille est modifié. Les enfants quittent la maison familiale plus tard, la génération « active » essaie de concilier les exigences liées à ses rôles familiaux, professionnels et à une vie sociale souvent intense.
Plus spécifiquement, la génération des cinquante-soixante ans est dite « pivot ou sandwich », en raison de l’aide qu’elle apporte à la fois en direction de ses parents âgés, de ses enfants et petits-enfants ; il n’est plus rare aujourd’hui de voir des familles où cohabitent quatre à cinq générations, certains membres de la famille pouvant avoir à un moment donné plus d’ascendants que de descendants, ce qui modifie considérablement le rapport à ses aînés ! Cette génération est bien souvent confrontée à un renversement de l’ordre des générations, ce qui n’est pas sans poser problème, comme nous le reverrons plus loin.
Nous assistons ainsi à une modification des liens intergénérationnels avec une diversité d’arrangements familiaux selon des articulations plus complexes liées aux conditions socio-économiques des personnes, à leurs propres valeurs, leur histoire, leur fonctionnement familial…, ce qui favorise le développement de conflits interpersonnels.
Ces bouleversements des manières de vivre ensemble ont leur traduction sur le plan juridique. Les constructions familiales sont de plus en plus vécues comme un choix relevant d’un contrat d’ordre privé et, si le droit civil intervient moins directement sur la famille, le recours au juge n’a jamais été cependant aussi important qu’aujourd’hui. Il est à relier à un contentieux croissant du droit de la famille en rapport avec les transformations qui la touchent, et dont l’un des traits est le vieillissement de l’un ou plusieurs de ses membres. Dans le cadre de cette mutation de la famille, la politique du maintien à domicile en direction des personnes âgées comme les possibilités d’accompagnement en fin de vie à domicile nous apparaissent comme un laboratoire de l’organisation des nouvelles solidarités familiales. La clinique des patients dé­ments vivant à leur domicile en est une illustration. Au risque d’une professionnalisation de la famille ? Nous reprendrons ce point ultérieurement.

 

Famille et sujet âgé, vieillissement et démence

On l’aura compris. Ces remaniements des relations des uns et des autres à l’intérieur de la famille n’épargnent pas le sujet, quand il accède à la vieillesse, bien au contraire, puisque avec son cortège de transformations, physiques sociales, psychiques, donc identitaires, cette nouvelle étape de la vie constitue une crise existentielle pour le sujet, mais aussi une occasion de rupture de l’équilibre familial.
Rappelons que le vieillissement humain est un processus psychique, à l’œuvre dès la naissance et constitué d’une succession de pertes et de gains qui suscitent remaniement, renoncement et réinvestissement. La vieillesse, « vérité de la condition humaine », est un état psychique et somatique que l’on éprouve au plus intime de soi, qui surgit soudainement ou qui s’installe progressivement. Chacun s’approprie (ou pas) subjectivement cette étape irréversible et l’aménage comme il peut. Nous distinguons enfin la vieillesse du grand âge chez l’humain, cette dernière étape se caractérisant bien souvent par d’extrêmes restrictions de l’autonomie d’un sujet.
L’avancée en âge active et réactive, selon l’histoire de chacun, des angoisses de séparation et d’abandon, de mort, voire de morcellement et de désunion, particulièrement présentes dans les processus démentiels, et enfin de castration au sens d’une confrontation douloureuse avec des limites, avec un réel.
C’est donc dans un contexte de vie déjà fragilisé, précarisé, que surgit la maladie d’Alzheimer. Souvent perçue comme une catastrophe, elle précipite la famille, ou une partie, dans un temps de réorganisation radicale ou progressive, de réévaluation des places des uns et des autres.

 

Deux dispositifs cliniques originaux

Soutenu par la fondation Médéric-Alzheimer, nous avons mis en place à l’hôpital gérontologique de Plaisir-Grignon un espace de consultation et de médiation familiale, qui vise à accueillir un sujet, dément, et sa famille dans les situations suivantes, caractérisées par des ruptures de communication : lorsque l’annonce du diagnostic est problématique, lorsque les conflits ou les désorganisations familiales risquent de mettre en péril une indication thérapeutique (hôpital de jour, par ex­em­ple) ou bien la fiabilité du projet de maintien à domicile. À chaque fois, nous avons pu repérer que le conflit actuel n’était que la face apparente d’un conflit ancien, chronique, que ce soit dans le registre de la conjugopathie ou de la psychopathologie familiale. Pour créer cet espace de médiation familiale, nous nous sommes inspirés des pratiques de médiation familiale classique à destination des parents qui sont en train de se séparer. Ces pratiques visent à restaurer la communication et à préserver les liens entre les membres de la famille ou à prévenir les éventuelles dissociations du groupe familial.
Et par ailleurs, depuis bientôt deux ans, financé partiellement par le conseil général des Yvelines et la Fondation de France, nous avons ouvert une activité de consultations et d’entretiens psychothérapiques à domicile dans le cadre d’une coordination gérontologique, avec notamment l’objectif de participer à ce que nous appelons la construction d’un maintien à domicile suffisamment fiable, inspiré par la pensée winnicottienne. Cette activité clinique se situe au plus près des remaniements familiaux et vise à aider à élaborer une réalité douloureuse et difficilement symbolisable.
C’est donc à partir de ces deux pratiques cliniques que nous identifions trois temps phénoménologiques, aux enjeux différents qui se succèdent ou se chevauchent :
l L’annonce et le diagnostic de la maladie d’Alzheimer : un temps complexe et douloureux, facteur de désorganisation et de réorganisation familiale.
l Le temps du maintien à domicile fiable : les enjeux de la dépendance.
l Penser et accepter l’entrée en institution : le temps de la séparation qui ne soit pas un abandon.

 

L’annonce et le diagnostic de la maladie d’Alzheimer : facteurs de désorganisation et de réorganisation familiale

Comme pour d’autres graves maladies, annoncer à un patient et à son entourage familial le diagnostic d’une démence de type d’Alzheimer est particulièrement douloureux.
Le pronostic sombre que ce diagnostic suppose en l’état actuel de nos possibilités thérapeutiques, la dégradation du rapport aux autres et à soi-même qu’il im­plique, les représentations très négatives que la démence véhicule, tout cela con­court à ce que cette annonce constitue un véritable séisme, un trauma individuel et familial avec tous les remaniements identitaires et les bouleversements intrafamiliaux importants.
L’expérience montre que ce temps de l’annonce, de la prise de conscience de cet événement, de l’acceptation, du refus, de l’évitement ou du déni (pour ne citer que quelques-uns des mécanismes psychi­ques dont dispose un être humain pour intégrer/refuser un fait dans sa ­réalité ­psychique), ce temps de l’annonce est un temps qui risque de déterminer ­durablement ou définitivement les réactions d’une personne âgée démente ou de sa famille par rapport à toute cette période qui s’ouvre à elle. D’autant plus qu’un symptôme d’Alzheimer majeur est cette non-reconnaissance des troubles par le patient lui-même, créant ainsi les conditions qui favorisent un clivage familial. D’où notre conviction que prendre le temps d’accompagner une famille et son patient, en mettant à leur disposition un espace de consultation et de médiation, permettra de travailler ceci. Prendre le temps signifie temporaliser par une succession d’entretiens une guidance, l’acceptation de cette nouvelle.
D’autant plus que ce diagnostic médical est complexe, sa validation difficile, nécessitant donc des précautions. Récemment, un patient chez qui on avait diagnostiqué un Alzheimer, il y a cinq ans, a eu la bonne/mauvaise surprise d’une infirmation du premier diagnostic, les bouleversements familiaux, par suite de cette annonce, ayant été massifs et pathogéniques…
La question de l’annonce d’un diagnostic précoce (les recherches actuelles es­sayent de poser le diagnostic le plus rapidement) suscite ainsi un problème éthique, sans parler des formes de démences héréditaires qui soulèvent la question des effets de certaines vérités... On sait pourtant que, pour nombre de familles, le diagnostic apporte du soulagement : enfin il est possible de mettre des mots !
Le difficile dans cette pathologie est que le diagnostic est un pronostic excluant, créant les conditions d’une infantilisation, d’une ségrégation, d’une dépendance majeure relationnelle, source de nombreux conflits.
Enfin, comment le dire, puisque ce qui est annoncé est un futur avec une succession de pertes réelles inéluctable ? Les réactions de désinvestissement ou de surinvestissement sont omniprésentes, avant même que puisse advenir, dans le meilleur des cas, une nouvelle homéostasie familiale.
La pathologie d’Alzheimer se caractérise d’ailleurs par la difficulté de communiquer et d’informer, puisque d’autres annonces à venir seront potentiellement trauma­togènes. À titre d’exemples : l’annonce d’une non-prise en charge pour un patient trop évolué, l’annonce de la fin de prise en charge en hôpital de jour, la néces­si­té de mise en place d’aides à domicile qui bouleversent des homéostasies ­familiales, la décision de placement ou de mise sous tutelle, l’obligation alimentaire, ses enjeux économiques et affectifs très importants…

 

Le temps du maintien à domicile fiable : les enjeux de la dépendance

Ce qui caractérise la situation au domicile, c’est l’évolution inévitable vers une dépendance de plus en plus majorée. La perte de mémoire, la désorientation, la non-prise en compte de ses difficultés, la pensée qui fait défaut et la parole qui tourne à vide, tout concourt à la nécessité d’une aide de plus en plus massive. Rapidement, le patient se situe dans un état de dépendance absolue (voir la classification winnicottienne), c’est-à-dire être dépendant d’autrui sans en avoir conscience. Or, cette situation phénoménologique nécessite de la part de l’environnement familial et professionnel, et plus particulièrement du proche, une attention massive et fiable et permanente : une sorte de préoccupation maternelle primaire, caractérisée par une capacité identificatoire primaire ainsi que des dispositions au handling et au holding. Chez la mère, cette disposition transitoire envers son bébé s’accompagne d’une régression en quelque sorte « naturelle ». Mais, chez l’aidant familial, on comprend que cette place implique un investissement très fort à l’égard du patient ou alors une formation à l’accompagnement, au risque d’une professionnalisation. Nous reprendrons plus en détail certaines ­problématiques.

 

Penser et accepter l’entrée en institution : le temps de la séparation

Une caractéristique majeure des pathologies de type Alzheimer est leur évolution dégénérative irréversible, que ce soit progressivement ou par à-coups. Après la détection et le diagnostic, après la mise en place d’un maintien à domicile fiable, cette indication devient de plus en plus difficile concrètement (la sécurité des uns et des autres se fragilise) et sur le plan éthique.
Vient alors le temps de préparer et d’accepter l’entrée en institution. Or, l’expérience montre que le changement, la rupture qui se profile, sont à nouveau source d’inquiétudes et de traumatismes, de conflits familiaux, de déni de l’irréversible, d’un nécessaire travail de deuil de la relation telle qu’elle pouvait exister auparavant. Comment accompagner et soutenir chez la famille ce processus psychique, sans qu’il y ait de « casse » telle que : passage à l’acte, abandon ou dépression, culpabilisation pathologique, etc. ? Comment aider au maintien du lien avec le proche dément, favoriser une évolution de la relation sans rupture traumatique ?
Le clinicien doit pouvoir repérer ces questionnements et proposer un aménagement dans le dispositif pour les élaborer. En travaillant à partir des difficultés réelles concrètes et quotidiennes du maintien à domicile qui le rendent caduc, il s’agit d’aider à prendre en compte les limites de chacun par rapport à la situation qui évolue, de dénouer la culpabilité (« j’en fais pas assez, j’aurais dû, j’en fais trop… ») et ses ressorts inconscients singuliers selon chacun. Souvent, la situation au domicile est si tendue ou explosive que des comportements d’agressivité, voire de maltraitance, surviennent : rendre à la parole pleine sa pleine place, voilà l’enjeu ! Le travail du déni est aussi extrêmement malaisé.
Ce travail psychique comprend inévitablement un ou plusieurs temps de crise. Ce temps n’est pas nécessairement pathologique mais utile au réaménagement des divers liens (le couple, lien intergénérationnel, les alliances, fixations, les rivalités fraternelles, devenir parent de son parent, etc.).
Dans une dernière partie de ce propos, nous développons précisément certaines problématiques récurrentes dans l’accompagnement des familles : le renversement de l’ordre des générations, la tentation du huis clos, couple et démence, le risque de professionnalisation de la famille.

 

Le renversement de l’ordre des générations, une opération psychologique délicate pour chacun

Devenir un sujet consiste pour une bonne part à s’affranchir, à se distancier des liens d’origine qui deviennent une entrave. Entrer en âge, en démence, remet en question ce processus d’individuation et d’affirmation de soi, par rapport à un entourage.
Les crises et l’évolution du vieillir conduisent peu à peu, et de manière variable selon les individus, à renverser l’ordre du soutien. L’appel aux enfants, devenus adultes, directement ou implicitement, se traduit par une mobilisation de ces ­derniers, ce qui tend à inverser l’ordre des générations. Dans certains cas, au contraire, il s’agit d’échapper à cette sorte de destin inéluctable. Dans tous les cas, et quelles qu’en soient les modalités, il s’agit d’une réactivation de la période œdipienne qui répète les tensions et les crises passées, mais qui peut aussi permettre de trouver une issue plus paisible aux conflits.
C’est souvent un enfant qui choisit lui-même d’incarner la relation passée et ­présente avec son parent ou bien honore un pacte tacite avec lui, ou bien encore se trouve chargé de mission, contraint par les autres membres de la famille. Ce « couple » ainsi formé mobilise chez chacun des protagonistes et dans ses relations avec les autres un ensemble d’affects et d’investissements émotionnels forts, mais suscite aussi parfois de fortes résistances. Le conflit est-il un garde-fou par rapport à l’angoisse de séparation ou de mort ?
Familles solidaires parfois jusqu’à l’épuisement ou dysfonctionnements majeurs allant jusqu’à certaines formes de maltraitance, la démence pose aussi (surtout ?) la question du statut du sujet concerné au sein de sa famille.

 

La tentation du huis clos

Qu’il s’agisse par exemple d’annoncer une mauvaise nouvelle, d’organiser une mise sous tutelle, de placer définitivement quelqu’un ou de vendre un bien, la tentation est grande, au motif de préserver l’équilibre de la personne âgée démente tout autant que de maintenir l’homéostasie familiale, d’organiser un repli à deux ou à plusieurs, et procéder ainsi à un véritable escamotage des possibilités de conflit.
De telles situations, fréquemment rencontrées dans les institutions ou à domicile, peuvent conduire à la mise en place par les protagonistes d’un dispositif d’enfermement psychique et physique qui résulte du maintien d’un phénomène d’emprise ; nous avons qualifié ce dispositif de huis clos.
On repère, d’un point de vue phénoménologique, les invariants suivants : un double verrouillage interne et externe séparant l’espace du huis clos de l’espace extérieur et public par un périmètre de sécurité qui fait l’objet d’une surveillance constante. Dès lors, avec un espace clôturé et un temps suspendu, les effets de violence sont quasi structuraux.
Le huis clos advient à domicile, mais peut aussi se poursuivre ou se déclencher à l’intérieur d’une institution. Il est souvent justifié par une situation plus ou moins précaire d’une personne âgée qui perd son autonomie et demande, explicitement ou non, une protection. Ce souci de protection dissimule bien souvent certains rapports de forces intrafamiliaux sous-jacents.
D’un point de vue psychanalytique, on décrypte de tels huis clos à partir du triptyque suivant : un sujet, son objet et l’Autre. Ainsi, c’est bien souvent à partir d’un refus énergique d’une réalité, psychiquement insupportable, car synonyme d’une crainte d’un effondrement narcissique majeur (de la personne âgée ou du parent) que se déclenchent pour les protagonistes du huis clos des phénomènes d’emprise, d’identifications complexes, de mécanismes de clivage et de projection dans un registre passionnel qui vont constituer cet espace psychique commun à plusieurs.
La tension contenue dans une telle organisation est susceptible de contaminer sérieusement les intervenants extérieurs à la famille. L’espace privé débordant sur l’espace public, la question du tiers médiateur ne tarde pas à se poser pour faciliter l’ouverture du huis clos ou au moins lui donner une signification.

 

Couple et démence

Les situations observées mettent en évidence le rôle majeur du fonctionnement du couple. Ici, les conflits conjugaux paraissent particulièrement enkystés, d’autant plus quand ils se situent dans un registre de la conjugopathie.
Il nous apparaît que la survenue de la démence, comme d’autres circonstances de la grande vieillesse, réinterroge le pacte de chaque couple et l’existence d’un projet encore suffisamment porteur de sens. Cette observation clinique confirme d’ailleurs la tendance générale de l’évolution de la famille en Occident dans la deuxième moitié du XXe siècle, particulièrement centrée sur le couple.
Nous remarquons que les registres de l’emprise sur l’autre et de la maîtrise sur soi sont particulièrement présents et nourrissent les résistances au changement. Pour les couples structurés sur le mode « dominant/dominé », on conçoit aisément le destin différent selon que le porteur de la démence est tel ou tel.
Concrètement, dans les consultations, plus que la dimension intergénérationnelle, qui est certes toujours plus ou moins présente, le plan conjugal a donc été au premier plan. Concrètement, l’aidant ­principal était le conjoint, même si celui-ci était plutôt plus ou moins soutenu par un ou plusieurs enfants. Cette dimension implique une conception de l’écoute. Il ne s’agit pas d’individu qui présente une démence, accompagné par un aidant, mais bien d’un couple qui doit faire face à cette épreuve. Comment faire face avec leur histoire, leurs organisations défensives et même leurs conflits, voilà l’enjeu de cette nouvelle étape de leur aventure existentielle.

 

Vers une professionnalisation des familles ?

Le secteur de la vieillesse et de la démence, de la gérontologie, se caractérise par l’émergence de tout un vocabulaire nouveau et spécifique (aidant, fardeau…) qui traduit le souci de nommer des faits et des acteurs nouveaux et signe un champ d’activités en pleine évolution.
La médicalisation de la vieillesse s’accompagne en quelque sorte d’une professionnalisation de la famille. Bien sûr, la pathologie démentielle nécessite des soins, des traitements, mais comme elle n’affecte pas seulement un sujet, mais aussi un groupe familial, la réponse proposée implique fortement l’environnement.
Les réponses thérapeutiques ne risquent-elles pas d’être appréhendées en termes de liens fonctionnels, par exemple dans le registre aidant/aidé, ou bien l’alliance ­thérapeutique entre un soignant et un aidant. Pourraient-ils se substituer aux liens identitaires ? Pourtant le remaniement majeur qu’impliquent les troubles démentiels s’organisera selon ces lignes de force identitaires.
Par ailleurs, il faut considérer la forte pression sociale et morale qui est projetée sur l’environnement familial. Le maintien à domicile, par exemple, devient en quelque sorte une illustration des nouvelles solidarités. Pour les familles, des comportements adaptés sont proposés, la compréhension intellectuelle et la raison sont sollicitées, le tout référé à un idéal de solidarité familiale (chaque être humain est porteur de sa famille idéale). Cela peut créer un clivage, une souffrance, de la culpabilité, si ne sont pas prises en compte des motivations inconscientes, moins nobles, éléments pourtant qui humanisent en quelque sorte l’accompagnement d’un parent fragilisé.
Pour conclure, aux origines de la civilisation, la famille fut la première institution créée par l’homme. Institution qui structure et socialise ses membres, espace de protection et de construction de la personnalité de chacun, mais aussi lieu de conflits et de confrontations. À partir d’une nécessité de contrer le réel, il s’agissait de l’humaniser. Avec la survenue d’Alzheimer, ce sont les mêmes ressorts profonds, le même défi : se situer et organiser une réalité. ■

Pour citer cet article

Polard José  ‘‘Un séisme familial‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/un-seisme-familial

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