Guerre en Ukraine : « Il faut reconnaître ses limites en tant que psychologue et ne pas s’oublier »

Actualités professionnelles le 19 septembre 2022

Depuis février 2022, la Russie est entrée en guerre ouverte contre l’Ukraine. Le conflit n’étant toujours pas terminé, la question du suivi psychologique des réfugiés ukrainiens se pose. Comment maintenir des soins de qualité sans conflits d’intérêt, lorsque l’on est soi-même impliquée et concernée ? C’est le cas d’Anastasiia Gorielova, psychologue ukrainienne originaire du Donbass, installée en France.

 

Guillaume Bouvy : Avez-vous constaté une recrudescence du suivi de patients ukrainiens au cours des derniers mois ?

Anastasiia Gorielova : Oui, en effet, la demande s’est développée, mais il n’y avait pas que des réfugiés et pas que des Ukrainiens. Je pense qu’une prise de conscience a eu lieu de la nécessité d’aller consulter. Parfois, certains étaient restés en Ukraine, ou ils avaient quitté le pays pour aller en Pologne, en Moldavie ou en Roumanie. Je leur ai proposé un suivi à distance. J’ai six patients ukrainiens ou russes par semaine, en sachant que je ne reçois que trois jours par semaine. J’ai dû décliner des demandes, notamment d’associations.

 

G. B. : Le cadre est-il différent dans ce contexte ?

A. G. : Tout d’abord, il faut trouver le courage de venir consulter. Pour la plupart, c’était la première fois.  Je ne travaille pas dans une approche où il est possible de dire combien de séances les patients auront besoin, ou de se dire que cela sera jusqu’à la fin de la guerre. Je les préviens dès le départ que ce sera long, et cela dépend des besoins de la personne. J’adapte mon cadre selon les disponibilités et les envies de chacun, cela peut être une fois par semaine, tous les quinze jours, une fois par mois… J’ai proposé des séances bénévolement, et j’ai aidé des associations et lignes d’écoutes gratuites en Ukraine dès le début de la guerre. Il est arrivé que j’improvise le suivi d’une patiente par SMS, surtout au début de la guerre, au moment où il y avait des bombardements intenses. C’était le seul moyen pour échanger. Cet accompagnement m’a permis de créer un lien qui lui a donné la possibilité de se délivrer, et nous avons terminé six mois plus tard le travail avec cette patiente.

J’ai aussi pu travailler avec l’association Lyon Ukraine, avec qui nous avons monté un projet de groupe de soutien psychologique, qui a commencé la semaine dernière.

 

G. B. : Pouvez-vous détailler cette modalité ?

A. G. :Les séances, co-animées avec une autre collègue ukrainienne, durent deux heures, une fois par semaine, pour 10 personnes maximum. Les personnes parlent de ce qu’elles veulent. Les Ukrainiens sont assez expressifs, parfois il est dur de respecter certaines règles. S’il y a trop d’émotions, nous leur proposons de consulter en privé. J’ai beaucoup d’expérience d’animation de groupe. Exprimer ses émotions est une bonne chose, y compris pleurer. C’est intéressant car cela crée un esprit de groupe. On peut en tirer profit, par un processus d’identification et de relâchement qui produit de l’empathie auprès des autres.

 

G. B. : Quelles difficultés pouvez-vous rencontrer avec ce type de publics ?

A. G. : Il existe plusieurs problématiques pour les réfugiés. Ces derniers ont été forcés, ils ont fui leur pays par nécessité, ils ont donc plus d’incertitude et d’instabilité face à la vie, ce qui se caractérise par une impuissance accentuée. Il y a beaucoup de colère envers la Russie. Les réfugiés vivent souvent la culpabilité d’avoir quitté leur pays. Je les aide à se reconnecter au moment présent, car la vie continue. Par ailleurs, il n’est pas toujours évident de parler avec un traducteur ou un tiers. Ce pourquoi le fait que je parle la même langue est une facilité, y compris pour celles et ceux qui nécessitent un suivi médicamenteux auprès d’un psychiatre. Je peux lui faire part de certaines choses concernant les patients. Enfin, il y a pas mal de résistance culturellement pour aller voir un psychologue.

 

G. B. : En tant qu’Ukrainienne, vous êtes-vous confrontée à des limites, auprès de patients pro-russes ou en faveur de la guerre ? Comment avez-vous géré cela ?

A. G. : J’ai des patients russes, et la question s’est posée de savoir si j’allais continuer à les suivre. Pour moi, la seule limite serait un patient qui soutiendrait la guerre, quelle que soit sa nationalité. Dans ce cas, je préfèrerais retransmettre le suivi auprès de quelqu’un d’autre. Il faut reconnaître ses limites, dans le cas présent ce sera mieux pour le patient s’il n’a pas en face de lui une personne en prise avec le sujet. C’est même plus éthique et plus déontologique ainsi. Il ne faut pas s’oublier en tant que psychologue, et la supervision prend ici tout son sens. Le fait d’avoir cette identité est pour moi une force : quand les patients me parlent d’une ville je sais précisément de quoi ils me parlent. Je reconnais cette peine et je peux la partager, mais en tant que professionnelle je reste à l’écoute.

Guillaume Bouvy


Lire aussi : Quel soutien psychologique pour les réfugiés ukrainiens ?

 

 

 

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