Désir d’origines, aux origines du désir

Le Journal des psychologues n°239

Dossier : journal des psychologues n°239

Extrait du dossier : L’originaire au cœur de l’adoption
Date de parution : Juillet - Août 2006
Rubrique dans le JDP : Dossier
Nombre de mots : 3800

Présentation

La législation française a institué un droit au secret des origines en organisant la rupture complète des liens entre les parents d’origine et l’enfant. Elle méconnaît totalement l’intérêt pour la constitution identitaire de l’enfant d’être inscrit dans son histoire singulière. Pourquoi ?

Détail de l'article

Y a-t-il un secret ?

« Un poète a dit : “Attaché au gouffre terrestre, je porte au front la marque de ceux qui m’ont fait naître.” Enveloppé dans les langes et les paroles de ceux qui l’aident à naître, l’homme arrive dans le monde du “pourquoi ?”. Il entre dans le mystère d’être là... Y a-t-il dans la Fabrique de l’homme un secret ?… le pouvoir de savoir ce qu’est la loi de l’homme, et de dire ce qui est juste… Récits de l’origine, mémoriaux, généalogies, sont des scènes narratives, des arrangements pour vivre le vide et la séparation, en nous séparant du passé. » Ces propos de Pierre Legendre, tirés de son livre La Fabrique de l’homme occidental, placent la question des origines chez l’enfant adopté dans cette quête em­blématique de notre condition humaine : pourquoi la vie et la mort plutôt que rien ? Savoir « d’où je viens » pour comprendre « qui je suis et où je vais » ne sont pas des questions spécifiques des enfants adoptés sans minimiser pour autant le préjudice subi par eux du fait de l’abandon.
Réelles, imaginaires et symboliques, au fondement de notre identité, les origines – de l’Univers, de l’Homme, de l’individu – font l’objet d’un questionnement pour chacun. Le social, les institutions, les lois tout autant que l’individu qu’il soit jeune ou adulte, sont travaillés par la question des origines et de la finitude humaine, par la différence des sexes et des générations, par l’interdit et la jouissance, par la violence et l’amour. Ainsi, que ce soient la naissance, l’adolescence, l’accouchement sous X, le déracinement culturel et géographique, toutes ces réalités humaines mettent au travail la question des origines et le sens de l’existence.

 

Le droit au secret : lequel ?

Dans la plupart des pays du monde, la naissance établit un lien de filiation entre la parturiente et l’enfant mis au monde. Cette équation entre une mère et le nouveau-né n’empêche nullement que l’enfant puisse être élevé par d’autres adultes (oncle, tante, grands-parents, parents adoptifs). Si la filiation juridique peut être modifiée du fait d’une adoption, la réalité biologique première n’en est pas moins conservée. En France, la loi permet l’effacement de l’identité des géniteurs dans le cas de l’adoption plénière. Depuis 1966, à la suite de l’affaire Novack, la loi permet la rupture complète et définitive des liens entre les parents d’origine et l’enfant et prend la forme d’un jugement qui falsifie l’acte de naissance de l’enfant. L’acte de naissance premier est annulé au profit d’un acte qui déclare l’enfant de ses nouveaux parents sans qu’il soit mentionné le jugement d’adoption relatif à cette filiation, sauf demande explicite de l’adopté(e). « Et voilà que le droit ne statue plus sur le droit, mais entend s’arroger celui de modifier la réalité, organisant le mensonge au risque du délire ! (1) » comme si l’adoption trouvait dans le « secret le plus absolu » la garantie d’une greffe réussie entre parents et enfant. En France, on accorde bien peu de place à ces parents de naissance et on ne perçoit pas encore tout l’intérêt, pour la construction identitaire de l’enfant, d’être inscrit dans son histoire singulière. Réduire la question du secret à l’anonymat qu’une mère est en droit de demander pour assurer sa protection et celle de l’enfant, c’est réduire la filiation d’un enfant à la simple question de l’identité et de l’état civil. L’identité humaine est certes symbolique et langagière mais aussi biologique. Chez les humains, le biologique n’est jamais tout à fait biologique. En raison des traces mnésiques de la vie intra-utérine et des traces somato-psychiques de la naissance, la filiation est d’emblée psychobiologique. Ces signifiants multiples sont transmis dès la conception tout autant que leurs discontinuités : ruptures psychiques ou réelles, deuils, non-dits, secrets de famille. Ruptures que le droit institue dans la forclusion, au sens juridique et psychanalytique, des origines de l’enfant. Dispositif qui favorise « les processus psychotiques aussi bien chez les pseudo-“génitrices” (que la loi incite à nier une maternité qu’elles ont vécue), chez les adoptants (que la loi incite à proclamer une conception dont ils ne furent pas les acteurs) et chez les enfants, par cette double confusion des registres du Symbolique et du Réel (2) ».
Ainsi, le secret autour de la naissance cache bien d’autres secrets moins avouables qui mettent en cause l’abus de pouvoir de certaines institutions ou le défaut d’accompagnement des familles adoptives. Ces secrets organisés autour de l’enfant sont parfois plus invalidants pour l’enfant, car ils mettent en cause la confiance qu’il a pu construire avec des adultes. Lucie retrouve à vingt-cinq ans ses parents de naissance après une période d’errance sociale très longue pendant son adolescence. Elle découvre que l’acte d’abandon n’a pas été signé par la mère. Les services sociaux, voyant la mère sombrer dans une longue dépression après l’accouchement, ont organisé le placement en vue d’adoption sans que le père naturel, d’origine étrangère et présent à la naissance, ne soit informé de ses droits à reconnaître l’enfant. Estelle, adoptée au Brésil à l’âge de six semaines et présentant à l’adolescence des troubles graves du comportement (tentatives de suicide, violences, encoprésie, toxicomanie), découvre en thérapie familiale qu’elle n’était pas l’enfant attendu par les parents. Le bébé confié en adoption est donné pour mort quand les parents arrivent à la pouponnière. L’institution propose aussitôt Estelle sans qu’aucun travail de deuil et d’élaboration ne soit proposé à la famille. Le secret des origines interrogé à l’adolescence révèle alors le secret de famille enfoui par des parents doublement culpabilisés du fait d’une stérilité mal assumée et en raison de la mort de ce bébé tant attendu et « abandonné » à son triste sort.
 

 

Le désir d’origines

Même si une adoption est réussie, il n’est pas rare que l’enfant adopté, en particulier à l’adolescence ou bien au moment de devenir soi-même parent, soit rattrapé par la question des origines. Pour certains, c’est seulement après le décès des parents adoptifs que la quête devient possible, comme si la crainte de les faire souffrir et le sentiment de dette vis-à-vis d’eux interdisaient de lever le voile sur cette naissance. La clinique des patients adoptés montre que la situation d’enfant abandonné est vécue de manières très différentes. Situation délicate, certes, mais pas nécessairement traumatique suivant les ressources créatrices propres à chacun et l’aide précoce apportée par l’entourage. Une même réalité trouve des aménagements subjectifs et intersubjectifs bien différents. Il est évident que les conditions initiales de la séparation et du placement contribuent à une plus grande sensibilité de l’enfant s’il est soumis à des traumatismes précoces importants (carences éducatives et affectives graves, séparations et placements multiples, déni des éprouvés de l’enfant, manipulations mensongères de son histoire, déni de sa filiation d’origine, secrets de famille, maladie chronique ou handicap). La quête des origines semble alors condenser toute une série de plaintes, de revendications et de révoltes qui se nourrissent des blessures narcissiques liées aux traumas de l’enfance, blessures qui réactivent à leur tour le trauma initial de l’abandon. Mais, le plus souvent, les enfants adoptés vont bien. Élevés dans des milieux chaleureux et attentifs, n’ayant pas eu à subir ces maltraitances, la question des origines apparaît comme un cheminement normal de l’enfant. Trop souvent, les parents mal informés considèrent cette quête comme l’expression d’une souffrance de l’enfant, alors que le besoin d’interroger l’énigme du sexuel fait partie du développement normal.

 

L’enfant
La maturation de la libido génitale entraîne un questionnement sur les origines sexuelles (Freud S., 1962)#, questionnement propre à la période œdipienne, repris et résolu au moment de la puberté.
Si cette question apparaît délicate, c’est qu’elle ouvre à bien d’autres questions plus ou moins assumées par les adultes au sujet de la sexualité et de la procréation. En traitant de la question sexuelle, l’enfant contraint les parents à lui révéler son adoption. Regardant un dessin animé sur la naissance, Ronaldo, quatre ans, s’exclame : « Où il est mon cordon pour être accroché à toi, maman ? » Après avoir compris sa situation d’enfant adopté du fait de la stérilité parentale, il s’exclame : « Mais moi, je peux mettre ma graine chez toi » puis, devant l’interdit posé par la mère, tente une ultime solution : « Mais papa peut mettre sa graine chez la maîtresse. » L’énigme du sexuel interroge le lien entre sexualité et procréation et l’enfant cherche à donner une représentation à la scène sexuelle qui l’a fait naître. Dans la situation de l’enfant adopté, la scène primitive ne peut être associée aux parents, et l’enfant se trouve confronté à un vide de la représentation. Là où la scène originaire s’élabore à partir des parents, l’enfant adopté doit construire un scénario où d’autres personnages président à sa conception. L’enfant peut refouler ce fantasme originaire et soutenir comme Jimmy, cinq ans, qu’il est né du « ventre » de l’avion qui l’a amené de son pays d’origine à ses parents adoptifs. En questionnant la sexualité parentale, l’enfant cherche à comprendre les règles qui organisent la sexualité humaine, cons­truites autour de l’interdit de l’inceste, inceste non barré par la loi biologique dans la situation de l’adoption. Ce dialogue suppose que, chez les adultes, la stérilité ne soit pas vécue comme une impuissance sexuelle, mais soit assumée et sublimée au service d’une autre forme de fécondité. Michel Soulé (1999) parlant de ces enfants souligne que « ce qui les dérange et suscite le roman familial n’est pas l’unique relation sexuelle qui les a conçus, mais la relation affective et sexuelle régulière du couple de leurs parents adoptifs ». Ainsi, l’élaboration de la scène primitive réactive les fantasmes originaires des parents. Pour le développement harmonieux de l’enfant, il importe qu’ils puissent l’intégrer de manière fantasmatique dans leur propre scène. Ils nouent ainsi leur désir de faire naître un enfant au désir d’un enfant à vouloir naître d’un désir. Quand cette inscription fantasmatique vient à manquer, la révélation du statut d’adopté par les parents ou la demande de recherche des origines par l’enfant sont ressenties par les parents adoptifs comme une menace à leur qualité et leur légitimité de parents. Bien souvent, les heurs et malheurs de l’adoption ne sont pas imputables à l’enfant souvent stigmatisé alors qu’il s’agit d’une problématique du désir du côté conjugal. Ainsi, le désir d’origines chez l’adolescent est-il à comprendre non seulement comme une demande de reconnaissance de sa double inscription généalogique, mais aussi comme une demande d’être originé dans le désir de ses parents. La filiation s’inscrit non pas parce que l’enfant est né de la chair, mais parce qu’il a été porté par le désir de vie de ses parents que traduit la demande d’adoption.

 

Roman familial et roman des origines
La capacité des adoptants de ne pas se sentir ni dévalorisés ni en rivalité avec des parents imaginaires idéalement bons dépend non seulement du degré d’aboutissement de leur émancipation vis-à-vis de leurs propres parents, mais aussi de la capacité de l’enfant d’« attaquer » ses parents adoptifs fortement investis en raison de la dette de vie contractée. Le roman familial qu’il s’invente, en idéalisant ses parents de naissance, lui permet d’éviter les conflits avec les parents adoptifs et de commencer le travail de « désidéalisation » et d’émancipation. Parfois, le roman des origines ne peut être élaboré de façon positive et l’enfant s’identifie aux parties souffrantes de ses géniteurs. David se vit comme un déchet et sombre dans la toxicomanie et l’alcool. Son abandon ne peut pas encore être corrélé à une détresse humaine. Il s’identifie à cette femme rejetée par sa famille du fait de la grossesse en devenant lui-même le marginal au sein de sa famille adoptive. Les jeunes adoptés oscillent en permanence entre la rupture du lien avec la famille adoptive et la négation des parents originaires. S’il est question de rupture à l’adolescence, ça n’est pas du côté de la réalité. Il y est question de s’affranchir de la tutelle parentale sans se sentir abandonné, de se penser soi-même à distance des attentes parentales sans culpabilité, d’apprendre à conjuguer sa double (voire multiple) filiation, sans clivage ni déni.
La problématique œdipienne particulièrement active à l’adolescence réactive les fantasmes incestueux. Chez l’enfant adopté, la crainte et l’angoisse sont redoublées du fait de l’anonymat des origines. L’absence de lien biologique aux parents ôte à l’inceste son caractère de scandale et bon nombre de réactions défensives à cet âge (violence sur soi, sur les parents, conduites toxicomaniaques) traduisent la lutte incessante du jeune pour mettre à distance une pulsion sexuelle naissante et insuffisamment élaborée. Dans cette perspective, la quête des origines à l’adolescence participe de cette mise à distance du risque incestueux (sur les ascendants, les frères et/ou sœurs). L’évitement de la pulsion sexuelle perçue comme malsaine et mortifère, à l’image du fantasme construit autour d’une naissance honteuse, conduit certains adolescents à des relations platoniques ou homosexuelles. La construction des origines n’est pas seulement affaire d’état civil. Elle est une construction psychique qui conduit à substituer peu à peu au roman familial le roman de ses origines où se mêlent les histoires des uns et des autres. Entreprendre des recherches sur son histoire de vie et de ses parents de naissance, même si certaines portes restent closes du fait de l’adopté, des parents ou des institutions, c’est accepter d’ouvrir d’autres portes psychiques et symboliques. Elles requièrent temps et patience pour que s’élaborent les consentements et les deuils nécessaires.

 

Du côté des adultes
Le fait d’être adopté n’implique pas une psychopathologie particulière, mais réactive de manière plus aiguë la question des origines, que ce soit du côté de l’adopté, de ses parents et de leurs propres ascendants. Quête qui inquiète les adultes, car elle touche au plus profond de l’âme humaine, hantée par les fantasmes d’abandon. Chez l’adopté, elle n’est pas sans lien avec la mise en question du désir de ses parents. Outre le besoin de connaître son histoire, sa quête interroge le lien qui l’unit à eux. Interrogation qui permet bien souvent un travail de réaménagement des places et des fonctions de chacun au sein de familles adoptives parfois si fusionnelles que l’enfant ne se sent pas reconnu avec sa singularité. Les conduites à risques ou les attitudes de provocation servent à interroger le désir de parents à le vouloir comme leur enfant avec ses particularités (origine culturelle, couleur de peau, handicap), et, en conséquence, à se définir eux-mêmes comme ses parents. La recherche de la mère biologique peut masquer le besoin de s’émanciper d’une relation maternelle trop protectrice et infantilisante. Pour d’autres, enfin, la revendication de la culture d’origine soutient l’affirmation identitaire face à des attentes narcissiques importantes de la part des parents. En fait, bon nombre des conflits entre jeunes et parents participent d’une demande d’amour, d’une demande d’inscription dans une filiation chez l’enfant et d’une demande de réassurance du côté des parents. La violence ressentie au niveau narcissique, aussi bien du côté de l’enfant en proie au doute : « Ce ne sont pas mes vrais parents », que du côté des parents en quête de réassurance : « Il ne nous aime pas », conduit à des échanges négatifs et rejetants. L’enfant, persuadé d’être à l’origine du rejet initial, trouvera dans le désinvestissement de ses parents la preuve de sa culpabilité et l’occasion de consolider l’identification au mauvais objet. La qualité des liens conscients et inconscients établis entre l’enfant et ses parents est un élément essentiel dans le processus d’attachement et d’émancipation. Plus que tout autre enfant, l’adopté a besoin de contenant psychique et affectif face à un monde qu’il se représente rejetant et maltraitant, à l’image du premier drame initial. La permanence et la continuité du lien, en dépit des attaques répétées de l’adolescent, le conduisent peu à peu à se dégager de la tutelle parentale pour accéder à l’autonomie et à l’affirmation de soi, sans culpabilité et sans peur d’être à nouveau rejeté. Trop souvent le fantasme de la faute « originelle » et du supposé poids de l’hérédité planent sur ces familles quand survient une difficulté. Sabrina âgée de quinze ans vole depuis quelques semaines sa mère, et celle-ci fait remarquer au thérapeute son origine tzigane pour expliquer ce geste. À la blessure de l’abandon vient s’ajouter la blessure d’une mère, qui ne peut entendre la demande au–delà du besoin d’argent. Winnicott, à propos du vol, notait que « l’enfant qui vole un objet ne cherche pas l’objet volé, mais cherche la mère sur laquelle il a des droits ». La thérapie familiale permettra à la mère et à la fille de dépasser cette revendication-accusation pour s’offrir l’une à l’autre le droit d’être aimée telle que l’on est : l’une avec son origine tzigane, l’autre avec sa blessure de femme stérile. La projection des angoisses parentales sur « l’atavisme » de l’enfant vient confirmer celui-ci dans ses doutes quant à une naissance honteuse. Ainsi, le poids supposé de l’hérédité du côté des adultes n’est-il que l’autre face, du côté de l’enfant, du mystère des origines. Ces processus défensifs en lien avec des problématiques œdipiennes non résolues dans les générations précédentes, bloquent l’enfant dans sa maturation psychique.

 

Les origines du désir

L’intérêt pour les origines n’a rien de purement infantile. Cette question universelle confronte tout un chacun à l’impossible retour et à la perte, perte imaginaire et symbolique qui, dans la situation de l’enfant abandonné, trouve un ancrage dans la réalité. La quête de la mère des origines est une quête d’un objet perdu, à jamais perdu, parce qu’il n’a même jamais été possédé.
Au moment de devenir adulte et potentiellement parent, cette question devient cruciale, en particulier du côté des filles. Pour assumer le désir d’enfant et une grossesse, il faut pouvoir se reconnaître identique à sa mère. C’est l’identification à une représentation maternelle originaire qui est convoquée dans ce corps potentiellement fécond. On peut en­tendre cette demande d’identification chez les jeunes filles adoptées lorsqu’elles disent quêter une ressemblance auprès de la mère de naissance. S’accepter identique à cette mère-là permet la reconnaissance de la dette de vie contractée auprès d’elle et de s’en dégager en donnant à son tour la vie. Ainsi que l’indiquent les textes freudiens, le désir de maternité peut se situer soit du côté œdipien – avoir l’enfant désiré du père, avoir les bijoux de la mère – soit du côté préœdipien – être à son image. L’inflexion de l’identification à la mère rivale de l’œdipe vers la mère de la tendresse originaire est un élément fondamental de la filiation féminine « Pour que sa propre mère devienne un mythe narcissisant de soi-même, il faut pouvoir se la représenter faible, vaincue, perdante, aimée parce que faible, à l’inverse des représentations adolescentes de mère toute-puissante », souligne M. Bydol­wsky (1997). À la mère originaire de la tendresse et de la faiblesse doit pouvoir être associée la mère de la perte et du renoncement, telle qu’en parle la Bible dans le jugement de Salomon... C’est donc la quête d’un point de défaillance et de non-savoir où s’inscrira, en réponse à l’horreur de ce vide originel, le désir du sujet. Marine est une jeune fille de dix-sept ans, atteinte d’une maladie chronique invalidante. Elle retrouve sa mère biologique après trois années de recherches et l’aide précieuse de certaines institutions bienveillantes. Dans sa psychothérapie, elle formule le fruit de sa quête pourtant douloureuse puisqu’elle se solde par un nouveau rejet : « Ce qu’elle m’a dit sur les raisons de cet abandon a permis de mettre des mots sur une histoire que j’avais imaginée tout autre. Je croyais qu’elle m’avait abandonnée en raison de ma maladie génétique. Même si mes parents adoptifs m’en ont toujours dissuadée, je voulais l’entendre de sa part. Maintenant qu’elle a parlé de mon histoire et de la sienne aussi, c’est comme s’il y avait une limite posée entre elle et moi. Même si ça fait encore mal, je ne me demande plus pourquoi ? Je sais maintenant où se trouve ma place dans ma famille adoptive. J’ai choisi. » En répétant le traumatisme de la naissance et de la séparation, les paroles échangées entre cette femme et Marine ont introduit à l’altérité et au champ de l’impossible retour originaire et symbiotique. La quête des origines a fonctionné comme métaphore paternelle suivant les trois fonctions décrites par l’adolescente : l’énonciation, la limite et le choix. Énonciation, bien différente du fait biologique et historique, qui se soutient d’une parole et d’un désir qu’elle interroge. Limite en raison d’un non-savoir du sujet sur ce désir de l’Autre, béance dont le sujet se défend en engageant son désir sous la forme du choix à vouloir être la « fille de… » La fonction paternelle peut être portée par d’autres que le père biologique, dans la mesure où la parole fait obstacle à la jouissance et oriente le désir dans un au-delà du maternel. En se confrontant à l’impossible de cette femme, Marine a fait l’expérience de l’impossible en soi, l’impossible à combler le manque qui est le lieu de toute humanisation. L’être humain, parce qu’il est être de parole, « parlêtre », dit Lacan (2001), est soumis de structure à cet impossible à tout dire, tout faire, tout comprendre, tout savoir. Les propos de Lacan sur le transfert illustrent l’aboutissement de cette quête chez l’adopté et tel que le décrit Marine : « Ce que veut dire cette aventure… c’est que ce dont il s’agit dans toute question formulée n’est pas au niveau du que suis-je ?, mais au niveau de l’Autre, sous la forme que l’expérience analytique nous permet de dévoiler, du que veux-tu ? Il s’agit en ce point précis de savoir ce que nous désirons en posant la question…
Au que suis-je ?, il n’y a pas d’autre réponse au niveau de l’Autre que le laisse-toi être. »

 

Envol

Cependant, la psychanalyse nous a appris que le trop de manque, le trop de vide, le trop d’inconnu, le trop de non-savoir se transforme en un trop-plein d’excitations. Si les effets traumatiques des secrets de famille est maintenant bien connu de tous, comment ne pas s’interroger sur les risques pathologiques tant pour les parents de naissance que pour les enfants ou les familles adoptives, des secrets irréversibles que le droit français institue autour de l’enfance abandonnée ?
L’accompagnement des enfants ou des adultes nés de parents inconnus soulève des questions importantes qui méritent réflexion et remise en cause des pratiques. Adopter et accompagner un enfant adopté, c’est accepter leur première histoire de vie, le désir et la pulsion qui ont présidé à cette naissance sans jugements ni préjugés. Inversement, confier un enfant en vue d’adoption, sous réserve d’un accompagnement respectueux et patient, c’est reconnaître à celui-ci son droit à interroger ce désir inscrit en lui comme « l’arbre est dans l’oiseau qui le quitte ». ■

 

Notes
1. Daubigny C., Actes du colloque CADCO du 15 septembre 2003.
2. Daubigny C.
, op.cit.

Pour citer cet article

Bretonnière-Fraysse Anne  ‘‘Désir d’origines, aux origines du désir‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/desir-d-origines-aux-origines-du-desir

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