Le terrorisme comme arme psychologique ou les triomphes du paradoxe

Le Journal des psychologues n°257

Dossier : journal des psychologues n°257

Extrait du dossier : Psychologie du terrorisme
Date de parution : Mai 2008
Rubrique dans le JDP : Dossier
Nombre de mots : 800

Auteur(s) : Mannoni Pierre

Présentation

Le phénomène terroriste se présente sous divers aspects, répandant une peur galopante dans les peuples et confrontant les politiques dans leur dynamique de puissance, sans forcément tenir compte des forces en présence. Le terrorisme est un combat spécifique, une guerre psychologique sanglante, non conventionnelle, visant les symboles où le guerrier du passé se mesure à l’apparente invulnérabilité du soldat « propre ».

Détail de l'article

Le terrorisme s’impose de nos jours sur la scène internationale comme un phénomène de violence politique majeur auquel s’efforcent de s’opposer police et armée étatiques. Or, ce qui frappe d’emblée, c’est la disproportion des forces en présence. En effet, tandis que les terroristes ne sont que quelques centaines (voire quelques dizaines), pauvrement équipés, les troupes gouvernementales sont nombreuses et dotées d’une technologie toujours plus précise, plus complexe et plus élaborée. Cependant, les conflits récents, dont certains perdurent un peu partout dans le monde (Irak, Afghanistan, Afrique, Asie, anciennes républiques soviétiques, etc.), montrent clairement l’embarras, pour ne pas dire l’incapacité des nations les plus technologiquement avancées, et donc des armées les plus puissantes en termes de force de frappe et de modernisation des armements, de régler les conflits dans lesquels elles sont engagées et de vaincre un ennemi infiniment moins bien équipé. Il est ainsi patent que la balance des armements ne parvient pas seule à imposer une décision, et l’on constate même, dans un nombre appréciable de cas, que l’important déséquilibre entre adversaires peut, contre toute attente, ne pas tourner à l’avantage des plus forts technologiquement parlant. C’est là un paradoxe qu’il y a lieu d’interroger. Nous nous proposons donc d’essayer de comprendre comment, par exemple, des bandes de montagnards misérablement armés sont parvenus à chasser les puissants bataillons soviétiques d’Afghanistan ou comment quelques dizaines de guérilléros urbains peuvent encore, à l’heure actuelle, tenir en échec les forces américaines en Irak (lesquelles, ayant abandonné l’idée d’une victoire, ne rêvent plus que d’un désengagement honorable). La réponse ne semblant pas tenir dans la simple étude différentielle des puissances de feu respectives, nous posons qu’il faut la chercher ailleurs, du côté de la psychologie notamment, puisque, aussi bien le terrorisme paraît, en tant qu’arme psychologique destinée à une action psychologique, capable non seulement de contrebalancer une certaine infériorité physique, mais encore de prendre un avantage décisif.

 

Le terrorisme fait la guerre, mais il n’est pas la guerre
Le phénomène guerre se présente sous des aspects divers et variés, aussi bien quant à ses formes qu’à son extension. Sans entrer dans les détails, il est pos­sible de répertorier quelques-uns de ses principaux types. C’est ainsi qu’à côté des guerres primitives, forme simple caractérisée par des expéditions saisonnières de pillage et un mode de combat dérivé des procédés de la chasse, on reconnaît la guerre coloniale, conduite par un corps expéditionnaire allogène dans une perspective de conquête ou de pacification, la guerre classique entre nations possédant un niveau de développement technologique semblable, sorte de duel entre délégations armées (prolongement clauzewitzien de la politique par d’autres moyens), et la guerre révolutionnaire menée par des groupes d’activistes en lutte contre une puissance désignée comme illégitime dans la perspective d’une libération nationale. C’est avec cette dernière forme de guerre que le terrorisme, mêlé à la guérilla (il est d’ailleurs souvent très difficile de démêler ce qui revient en propre à l’un ou à l’autre), entretient les rapports les plus nombreux et les plus étroits. Et il ne serait pas exagéré, en l’occurrence, de le considérer comme le principal moyen au service de cette fin. Dans ce cadre, le terrorisme apparaît comme un mode de combat possédant des caractéristiques spécifiques qui le font préférer, dans de nombreuses situations, à tout autre modalité. Si tel est le cas, c’est qu’il possède, en effet, des propriétés particulières qui font de lui un instrument privilégié, notamment lorsqu’il ne s’agit plus tant de neutraliser la plus grande quantité possible de matériels militaires (chars, avions de combat, navires de guerre) ou d’unités combattantes que de conquérir la population, c’est-à-dire de mener une guerre psychologique.
Les armées modernes ont une évidente propension à acquérir une puissance de feu toujours plus grande et, par conséquent, à se doter de matériel relevant d’une technologie toujours plus avancée et de « machines de guerre » sans cesse plus performantes. Or, tandis que les états-majors des troupes conventionnelles s’efforcent ainsi de disposer des derniers produits de la science et de la technique du temps, les terroristes recyclent tout un attirail d’armes et de pratiques emprunté aux époques révolues et marqué par un archaïsme recherché et voulu comme tel. Les deux modes de lutte se tournent donc résolument le dos, les armées modernes optant pour un équipement à la pointe du progrès, les terroristes préférant des méthodes et des outils hérités du passé. Ce qui se traduit, pour les premiers, par toujours plus de physique là où, précisément, les seconds misent sur toujours plus de psychologie. L’opposition se renforce encore lorsque les forces régulières prétendent mener une guerre propre là où les terroristes recourent aux moyens les plus sanglants. Les frappes chirurgicales (économes en vies et en destructions limitées au strict nécessaire) s’opposent alors aux morts et destructions d’une cruauté sans limite. Au désir (prétendu en tout cas) d’économie de la violence des uns répond le déferlement sans retenue de cette même violence des autres. Et alors que la guerre traditionnelle exclut en principe le terrorisme de ses pratiques, ce qui fait que lorsqu’il y a guerre il n’y a théoriquement pas de terrorisme, lorsque le terrorisme apparaît, il crée de facto un état ambigu qu’on pourrait appeler « la guerre sans la guerre ».

 

Puissance et impuissance de la technologie militaire avancée
Dans un document de fiction destiné à illustrer les technologies émergentes dont pourrait bénéficier l’armée de terre dans un avenir proche, Crise à Zefra, dont l’action se situe en 2025, la direction canadienne des concepts stratégiques développe un scénario ayant à la fois pour vocation d’instruire les soldats et d’interpeller le public sur le problème des équipements militaires du futur pour faire face à des conflits du type guérilla-guerre révolutionnaire. On y voit évoluer des soldats équipés de visiocasques, d’ordinateurs domestiqués, de blogues mobiles, de LIDAR (appareils de détection et de télémétrie par ondes lumineuses, de nanotechnologie, de poussière intelligente [réseau de minuscules capteurs microélectromécaniques sans fil], de réalité augmentée [ressources informatiques], de réseau autoconfigurant de protocoles de routage mobiles, de vétronique [tout circuit électrique et électronique de commande des véhicules, de diagnostic, etc.], assistés par des essaimbots et autres robots de frappe. Tout ce matériel ne concerne que l’armée de terre. C’est donc sans compter les équipements des avions et des navires de guerre, ceux des sous-marins à propulsion nucléaire, des missiles balistiques, des satellites espions et (peut-être) de combat. Bientôt donc, les hommes évolueront ainsi environnés par tout un équipement sophistiqué susceptible de leur fournir, à chaque phase des opérations dans lesquelles ils se trouveront engagés, des renseignements tactiques sur les positions et mouvements amis et ennemis, de manière à agir au mieux, avec le minimum de risques et le maximum d’efficacité. Et ces guerriers du futur, redoutables de précision et de puissance de feu, sont sans doute très impressionnants, avec leur apparente invulnérabilité et leur énorme potentiel de frappe.
Cependant, il se pourrait bien, et le terrorisme à l’œuvre dans des conflits réels en cours (ou appartenant à un passé très récent) est là pour le démontrer, que des techniques de combat infiniment plus rudimentaires et frustes soient en mesure de tenir en échec, voire de battre, ces superguerriers. En effet, même si leur équipement n’est pas encore tout à fait à la hauteur de celui que l’on vient de décrire, les progrès technologiques à venir ne changeront probablement pas beaucoup la situation sur le terrain face, par exemple, à des volontaires de la mort porteurs d’une ceinture d’explosifs, fondus dans la population et prêts à se transformer en bombes humaines. Et que peuvent des chars d’assaut bourrés d’électronique contre des maquis urbains ou des batteries d’artillerie à assistance sophistiquée, contre des combattants qui se déplacent seuls ou en très petits groupes au milieu de civils semblables à eux, portant sous leur veste un poignard ou un revolver qui servira pour une action ponctuelle ? Quant aux missiles « intelligents », sont-ils bien adaptés pour lutter contre des voitures piégées ?
Il existe donc bel et bien une situation paradoxale de grande ampleur, dont il reste à comprendre ce qui la rend possible. Cela montre comment les armes psychologiques peuvent vaincre les armes physiques, fussent-elles issues de la technologie la plus avancée.
N’est-ce pas Napoléon qui disait déjà que l’esprit est plus fort que le sabre ? ­Toutes les disproportions de moyens ne se ressemblent pas. La plupart tournent, en effet, à l’écrasement attendu du moins puissant par le plus puissant. Mais d’autres, au contraire, révèlent la force paradoxable du plus faible, force essentiellement psychologique, qui tient dans la combinaison d’un volontarisme prêt aux actions les plus extrêmes – en matière d’attentats, la forme qu’ils revêtent, du choix des victimes et du type de blessures infligées – et de la manipulation des émotions de l’adversaire en passant par l’accaparement de l’imaginaire de la population-cible. Dans certains cas, donc, la balance des équilibres peut être bouleversée dans le sens contraire de ce que laissaient croire les apparences, et l’équipement matériel le plus puissant articulé à un faible support psychologique peut céder de manière inattendue à un faible équipement matériel si ce dernier est articulé avec un recours massif à la psychologie, celle-ci faisant, en l’occurrence, bien plus que de simplement compenser l’infériorité physique.
On a pu croire et on continue à affirmer souvent, avec une intention plus ou moins avouée de justification, que le terrorisme est l’arme des pauvres, des opprimés, qui n’ont pas d’autres ressources pour combattre. C’est inféoder l’explication du phénomène à une idéologie marxisante classique. Or, les terroristes agissent – même lorsqu’ils pourraient développer d’autres modalités de lutte – en privilégiant les attentats précisément à cause de leur efficacité psychologique particulière (nous aurons à indiquer plus loin en quoi elle consiste). Et il paraît capital de bien se pénétrer de cette idée qui commande à toute réflexion ultérieure selon laquelle le terrorisme répond à une praxis volontariste, et non pas, comme on le prétend souvent, à une logique du « faute de mieux ». Il obéit à une intention délibérée pour optimiser l’impact de l’action, et ce, précisément parce qu’il en a les moyens, précisément parce que ces moyens ne sont pas conventionnels, et font d’ailleurs tout pour ne pas l’être. Les armes classiques sont certes dotées d’un énorme potentiel de destruction, mais celui-ci ne se définit qu’en termes quantitatifs. Ce que le terrorisme apporte comme différence, et elle est hautement significative, c’est une mutation d’ordre qualitatif. Toute son originalité et toute sa force sont justement dans ce qui le distingue des techniques ordinaires de la guerre. C’est cela même qui explique le choix préférentiel et quelquefois même exclusif qui en est fait. Comme si – et tel est bien le cas – il pouvait se suffire à lui-même, précisément du fait de son anticonformisme, voire de son anachronisme. L’histoire « récente » est là pour le prouver (attentats de l’Irgun, notamment l’explosion de l’hôtel King David à Jérusalem, le 22 juillet 1946, conduisant les Britanniques à abandonner la Palestine avec, à terme, la création de l’État israélien, ou ceux du FLN algérien aboutissant à l’abandon, par la France, de sa souveraineté sur le territoire d’Afrique du Nord, en juillet 1962). L’histoire contemporaine le confirme (Afghanistan, Irak, Tchétchénie, Sri Lanka, pour ne citer que quelques exemples).
En tant qu’arme, le terrorisme actuel oppose donc résolument ses pratiques, que des commentateurs (pressés) qualifient de « barbares », aux idées de morale et de progrès des démocraties modernes. Et, de fait, le terrorisme reste, de bout en bout, fondamentalement marqué par l’archaïsme qui le caractérise, tant en termes d’équipement qu’en termes de mode de pensée. Même lorsqu’il emploie les bombes, issues de la technologie moderne, cela s’apparente à l’embuscade, au piège, plus qu’à un combat ou à une attaque classiques. Il semble d’ailleurs important de noter que cette caractéristique fondamentale ne se vérifie pas seulement dans le cadre d’un affrontement entre deux civilisations, l’occidentale et l’orientale, ainsi que le donnent à penser des ouvrages comme Le Choc des civilisations de S. P. Huntington, ce qui pourrait être imputé à une différence de mentalités –, mais qu’on la retrouve également dans les « conflits communautaires » (voir les actions de l’IRA, de l’Irgun et du groupe Stern, du FLQ québécois, de la bande à Baader, des Brigades rouges, d’Action directe ou du FLNC corse, par exemple). Aux armes et aux armements traditionnels, le terrorisme oppose ainsi ce qui constitue sa spécificité : une technologie articulée à une dramaturgie composée de plusieurs éléments de nature psychosociale, ordonnés à un principe fondamental, l’extrémisme, qui constitue sa loi de base. Elle commande tous ses actes. Avec elle, le terrorisme est tout, sans elle, bien peu de chose. Suivant ce principe, rien n’est susceptible de borner ses actes et d’en limiter l’exécution, ni morale de temps de paix, ni morale de temps de guerre, ni sensibilité, ni croyance, ni métaphysique. Au contraire, ainsi que nous l’avons déjà indiqué, le terrorisme est animé par une démarche volontariste qui place ­délibérément l’horreur la plus extrême et la plus choquante au cœur de ses actions.
En quoi résident donc ces propriétés spécifiques du terrorisme qui lui confèrent une telle puissance, voilà ce que nous allons essayer de montrer maintenant.

 

Le terrorisme comme arme psychologique
Le terrorisme se présente globalement comme une technologie de l’imaginaire dont les principales caractéristiques peuvent être décrites selon les points suivants.
 

La science du spectacle
La démarche terroriste répond à un souci de mise en scène. Tandis que les opérations militaires classiques visent un résultat pratique, matériel, comptabilisable en pertes infligées à l’ennemi, les attentats terroristes ont avant tout un objectif psychologique. Il ne s’agit pas tant de « neutraliser » des cibles militaires (leurs résultats en la matière sont presque négligeables), mais d’atteindre des cibles symboliques. Tout leur combat est là, et c’est là qu’ils le gagnent. Le jeu des symboles est prioritaire dans ces mises en scène spectaculaires et sanglantes. L’attaque contre les Twin Towers, le 11 septembre 2001, en est la forme la plus accomplie actuellement. De ce point de vue, le terrorisme est la plus moderne des techniques anciennes, notamment lorsqu’il inflige à ses victimes toutes sortes de blessures abominables (et sans intérêt militaire). D’autant qu’animé par l’extrémisme dans la violence qui le caractérise fondamentalement, c’est avec empressement que ses agents y recourent devant les caméras complaisantes du monde entier (cf., par exemple, l’éclatement des rotules des magistrats à la chignole électrique ou par balle, pratiqué par les membres de l’IRA ou des Brigades rouges, ou encore les récentes décapitations d’otages en live accessibles sur le net, où l’on notera le choix « spectaculaire » de l’arme blanche qui ne doit, bien entendu, rien au hasard).
Et lorsque le terrorisme a recours, lui aussi, aux armes modernes, la perspective reste moins, là encore, d’efficacité militaire que destinée à frapper les esprits. C’est ce qu’illustre fort bien le scénario catastrophe suivant : une bombe sale (valise nucléaire) explosant dans New York, ainsi que l’imaginent de manière très réaliste D. Lapierre et L. Collins dans Le Cinquième ­Cavalier, qui ­laisserait intact le potentiel militaire américain, mais atteindrait à coup sûr profondément le moral du peuple. On a pu constater déjà ce type d’effet avec l’effondrement des tours du World Trade Center.

 

« Un maniérisme de l’horreur »
Articulé à l’idée précédente, c’est l’un des principaux aspects, sur le plan psychologique, de la démarche terroriste. Selon la loi que lui constitue l’extrémisme, elle réalise, par vocation fondamentale, ce que l’on peut appeler « une tératologie symbolique » (Mannoni, 2004, p. 82), c’est-à-dire qu’elle met en œuvre tout ce qui est susceptible de produire l’effroi des publics visés par le caractère atroce des blessures infligées aux victimes aussi bien que par la forme des attentats. Ce que confirme le point suivant.
La puissance de l’archaïsme
Le terrorisme emprunte ses techniques autant que son état d’esprit au passé, contrairement aux armées modernes qui sont tournées vers l’avenir. Or, on est bien là, comme nous l’avons suggéré plus haut, en présence d’un énorme paradoxe : le plus efficace n’est pas ce qui relève de la nouveauté technico-scientifique, mais, au contraire, ce qui, venant du fond des âges, est susceptible de bouleverser plus radicalement les esprits et les sensibilités. Un exemple peut rendre ce principe plus évident : le découpage des chairs (égorgement, décapitation, éventration) par une lame (poignard, rasoir, sabre) est plus difficile à soutenir pour l’imagination que les blessures par balle.
Néanmoins, il y a lieu de relever un paradoxe dans le paradoxe : le terrorisme réintroduit l’humain dans la guerre, alors que la technologie militaire moderne a tendance à l’évacuer de plus en plus derrière un écran de machines et de robots, toute une mécanisation et une automatisation déshumanisante. Le terrorisme, pour sa part, réintroduit l’homme, même sur un mode « barbare » et au prix d’un certain éréthisme émotionnel, aussi bien au plan de la palpitation des chairs et l’émoi des victimes que dans la transformation des corps des « kamikazes » en bombes. À la froideur de l’appareillage électronique et de la robotique il substitue, en la ramenant sur le devant de la scène, la chaleur des peurs et des douleurs. Il congédie l’ab­straction des cibles à neutraliser en ravivant la profonde et émouvante vérité des chairs lacérées. Contre la guerre presse-boutons, il restaure le corps à corps. À la place des soldats professionnels et techniciens, il convoque des individus issus du peuple, chacun (homme, femme ou enfant) étant appelé à apporter sa contribution au combat. En somme, loin d’être la pratique inhumaine que prétendent certains, c’est lui qui est humain, trop humain.
 

Imaginaire social et propagande
« L’important n’est pas la réalité de la vie mais ce que les gens croient », selon l’expression de R. Mucchielli (1972, p. 34). La manipulation des esprits utilisant notamment les mythes, images-forces, et les mots qui véhiculent les sens et les valeurs, est bien plus efficace que l’analyse des données objectives. Tel est le travail de la propagande, et les terroristes en sont experts.
Dans sa visée de l’imaginaire social, le terrorisme a notamment recours à une catégorisation radicalisante. Il développe alors une logique d’intériorisation-extériorisation par tout un jeu de prédicats positifs ou négatifs, et le déploiement d’un processus attributif, logique basée sur les valeurs émotionnelles des images qui relèvent du psychisme collectif. Celles-ci ont toute facilité pour s’imposer, parce qu’elles sont déjà des composantes de cet imaginaire à l’intérieur duquel elles jouent un rôle structurant. En effet, elles fédèrent les éléments du psychisme, accrédités par avance par leur rattachement à des attendus idéologiques ou de simple « bon sens populaire », en fléchissant la sensibilité, l’affectivité et même toute une partie de la cognitivité. Elles promeuvent des modes de pensée préélaborés, pour ainsi dire, et validés, et construisent des attitudes dont il ne s’agira que d’exploiter la disposition dans une direction favorable. On voit, de la sorte, se constituer, à l’horizon du discours de propagande terroriste, des figures très fortement contrastées sous formes de couples antinomiques : héros–traître, martyr–apostat, indépendance nationale–occupation étrangère, par exemple. La logique évoquée se structure à partir de ces notions opposées, les premières destinées à être intériorisées, parce que synonymes de pureté, justice, bonté, sont subjectivement assimilées tandis que les secondes, synonymes d’impureté, de malignité, d’injustice, sont à combattre, écarter, rejeter donc extérioriser. Il est à peine utile de préciser que si l’on revendique la possession des premières, les secondes sont rejetées sur l’adversaire dans un évident effort de disqualification. C’est là qu’interviennent les mass media comme propagateurs de l’effet recherché et l’installation d’un manichéisme mental simple et percutant : d’un côté les bons, les justes, et de l’autre les méchants, les injustes (voir, par exemple, la dénonciation de la torture comme stigmate de l’oppression de l’innocence par les forces du mal, faisant presque oublier, pour ne pas dire justifiant, les atrocités commises par les terroristes). Lorsque cette manipulation psychologique a été déployée avec succès et que le peuple dans sa majorité a ainsi été subverti, la partie est pratiquement gagnée pour les agents du terrorisme.
 

Le rôle des mass media
Les attentats allument sans doute la mèche, mais ce sont les médias qui font exploser la bombe. Le développement exponentiel des moyens de communication de masse, aussi bien en nombre qu’en puissance (une information fait aujourd’hui le tour de la Terre en quelques secondes), a, de toute évidence, introduit un « nouveau » et décisif facteur dans les moyens de lutte actuels. La guerre des communiqués joue déjà, dans la guerre classique, un rôle assez considérable. En matière de terrorisme, elle devient, pour ainsi dire, l’arme principale, les amplificateurs indispensables de son accroissement à maturité. Ainsi que nous l’avons écrit ailleurs (P. Mannoni, 2006, pp. 72-74), « le véritable champ de bataille du terrorisme se situe dans les colonnes des journaux et sur les écrans de télévision ». Par la grâce du baptême médiatique, « l’acte terroriste revêt les aspects d’un drame ou d’une représentation théâtrale ». Cela est lié à son besoin de publicité, c’est-à-dire qu’il ne peut vivre en dehors des échos qu’il éveille dans le public par l’intermédiaire des médias. C’est la raison pour laquelle il s’efforce d’apparaître sous un certain jour, et distribue les rôles de manière à ce que le drame « joué » soit le plus efficace possible dans les répercussions qu’il est susceptible d’avoir sur l’esprit du public (et qu’il recherche de façon très pertinente et perspicace). Et, sans doute, I. Sommier (2000, p. 21) a raison de parler, à son propos, d’esthétique de la violence.
La mise en scène, et son optimisation par le relais des médias sont donc le premier souci des terroristes. Et on peut affirmer que celui-ci préside au choix des objectifs de l’action, à ses modalités, un peu comme si le compte-rendu de presse à venir conditionnait l’attentat dont il doit être le compte-rendu. Les cibles choisies le sont au titre des symboles qu’elles représentent, les frappes contre le World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington, associées à l’écrasement spectaculaire d’avions de ligne contre les édifices, le tout filmé en direct et répercuté en quelques minutes dans le monde entier représente le modèle du genre.
La technologie de la communication se met (involontairement ?) au service des terroristes en comblant leur besoin vital de publicité. Que serait un mouvement terroriste dont les actes tomberaient dans le silence ? Fort peu de chose sans doute. W. Laqueur (1979, p. 69) appelle ce phénomène de réverbération et d’amplification par les médias « l’effet-écho », et n’hésite pas à préciser que « le succès d’une opération terroriste dépend presque entièrement de l’importance de la publicité qu’elle obtient » (id., p. 120). L’ampleur de l’action même est une fonction directe de l’ampleur des échos dont la gratifie la presse. Et B. Hoffman (1999, p. 160) surenchérit : « Tous les groupes terroristes partagent […] cette particularité : aucun ne commet d’action au hasard ni sans raison. Chacun souhaite qu’un maximum de publicité soit accordé à la moindre de ses actions, et utilise l’intimidation et la contrainte pour atteindre ses objectifs. » Tout cela autorise aujourd’hui à penser qu’en matière d’attentat terroriste, on est en présence d’un drame (au sens théâtral du terme) qui exige d’être « monté » et « montré » (Mannoni, 1992, p. 127), comme tout spectacle. En un mot, selon l’expression de B. Jenkins (1974, cité par Hoffman, 1999), « le terrorisme, c’est du théâtre ». Il est à peine besoin de préciser « théâtre sanglant «. Du point de vue de son mode d’action, il est tout entier dans cette dramaturgie orchestrée par les médias.

 

Conclusion
La violence décontenance. La violence extrême plus que tout autre forme de violence. Dans le cas du terrorisme qui place précisément cette violence extrême au centre de sa stratégie, il y a lieu de voir une intentionnalité précise : le désir de décontenancer, dans son sens le plus fort, de prendre à contre-pied le progrès (aussi bien technologique que moral, l’un retentissant sur l’autre, comme l’indique le récent concept de guerre propre, chirurgical), et d’installer volontairement au cœur de la modernité l’archaïsme le plus radical. Tant il est vrai que le terrorisme est éminemment « un combat selon l’imaginaire », selon l’expression de J. Servier (1979).
Or, face à la menace terroriste, les sociétés de progrès commettent une double erreur. La première est d’avoir une confiance trop absolue en leur armement, issu de la science et de la technique avancée, et de le croire adapté à toutes les formes de combat. La seconde est d’oublier la puissance de l’imaginaire, ce qui provoque un retour du refoulé capable de les submerger (subvertir) ainsi que des populations entières, y compris dans leur propre camp. L’erreur d’appréciation dans la puissance relative des forces en présence et la trop grande confiance en soi, classique et dramatique péché d’orgueil, qui en sont issus, conduisent en droite ligne à un catastrophique aveuglement et à une inadéquation des moyens utilisés à la lutte engagée. On ne chasse pas les moustiques avec des bulldozers. C’est parfaitement inefficace, et inefficace parce qu’inadapté (la guerre d’Algérie perdue par la France, celle du Vietnam perdue par les États-Unis, celle d’Afghanistan perdue par la Russie, guerres de guérilla pour l’essentiel, mais où le terrorisme a joué un rôle fondamental, en sont la démonstration).
Le supersoldat du XXIe siècle, bardé de tout un équipement électronique de dernière génération, assisté par un environnement technologique de pointe et appuyé par un matériel sans cesse plus performant, plus volumineux, plus omniprésent, est voué à être tenu en échec, et peut-être battu, par un guerrier du passé, une espèce de survivance anachronique d’époques révolues, manipulant des armes archaïques pour la plupart, mais animé par une détermination à toute épreuve. Dans l’attentat du World Trade Center, le plus typique sans doute des temps modernes, c’est peut-être moins l’écroulement des tours ou le symbole qu’elles représentaient qui sont instructifs dans la perspective du présent article que les simples et rudimentaires cutters avec lesquels les hommes d’Al-Qaïda ont détourné les aéronefs pour les transformer en bombes. Comment ne pas voir là le triomphe paradoxal de l’archaïsme qui s’avère être également, en l’occurrence, celui de la psychologie comme arme ? Quant à lutter contre une arme psychologique, le bon sens et la congruence commandent de le faire principalement par des moyens et des techniques relevant eux aussi de la ­psychologie. ■

Pour citer cet article

Mannoni Pierre  ‘‘Le terrorisme comme arme psychologique ou les triomphes du paradoxe‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/le-terrorisme-comme-arme-psychologique-ou-les-triomphes-du-paradoxe

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