Martin Scorsese : Le souci des traces, le goût des vertiges

Le Journal des psychologues n°250

Dossier : journal des psychologues n°250

Extrait du dossier : Alzheimer : inventer les soins psychiques
Date de parution : Septembre 2007
Rubrique dans le JDP : Culture > Cinéma
Nombre de mots : 900

Auteur(s) : de Azambuja Miguel

Présentation

Le souci et la fragilité des traces : dans une scène mémorable de Roma, Fellini montre l’équipe de tournage qui cherche à filmer dans les sous-sols de la ville éternelle et qui découvre, émerveillée, des fresques antiques d’une grande beauté.

Mots Clés

Détail de l'article

Mais il suffit que ces fresques soient mises au contact de l’air pour qu’elles s’effacent en nous laissant perplexes, et un peu meurtris. J’ai pensé à cette scène quand j’ai lu que Martin Scorsese avait créé la World Cinema Fondation, dont le but est de préserver les films des ravages du temps. Il veut ainsi éviter ce qui est arrivé dans les sous-sols de Rome, chez Fellini. Il veut sauvegarder les traces des histoires du cinéma, et nous permettre de nous acheminer vers elles. C’est un de ses soucis constants : il a fait le « voyage à travers le cinéma américain », où il revient sur les films qui l’ont marqué, qui l’ont aidé à s’approprier le métier de réalisateur. Il est aussi à l’origine d’un projet sur l’histoire des blues, avec Wim Wenders, Clint Eastwood, entre autres. Bref, l’envie de regarder non pas derrière lui, mais en lui, un passé qu’il porte en lui et s’exprime au présent grâce aux images.
En ce sens, ses premiers courts métrages et documentaires(1) sont des pièces d’exception, des pépites pour les chercheurs d’or du cinéma que nous sommes.
Italianamerican, par exemple, est un documentaire qu’illustre ce souci des traces que nous dégageons chez Scorsese. Il s’agit d’un entretien que Scorsese consacre à ses parents, qui se déroule dans leur appartement, où ils racontent leur vie d’enfants d’immigrés siciliens à New York… un récit plein d’émotion et de drôlerie ; les parents « jouent » à merveille et la mère nous livre sa recette de la sauce tomate aux boulettes (qui apparaît dans le générique de la fin !). Bref, ils retracent leur vie dans l’Amérique de ces années et Scorsese sait qu’en racontant leur histoire quotidienne, ils parlent aussi de lui, et veut enregistrer cette transmission intime et la rendre partageable. American Boy (l’autre documentaire) représente probablement l’autre visage des États-Unis, là où l’on voit que le rêve américain peut devenir cauchemar fascinant et terrifiant à la fois. Scorsese est chez des amis et avec eux il écoute les récits que Steven Prince, ami de la bande, donne de sa propre vie. Un enfant égaré de l’Amérique, qui relate avec brio des histoires captivantes et effrayantes, où l’alcool, la drogue et la violence sont au rendez-vous. Seulement une piste : vous devez vous rappeler une des scènes cultes de Pulp Fiction, où Vincent Vega (John Travolta) découvre Mia (Uma Thurman) en train d’être en overdose et, pour la sauver, suivant les indications de son dealer, lui plante une piqûre d’adrénaline en plein cœur. Il s’agit en fait d’une des histoires évoquées par Prince dans le documentaire de Scorsese, à qui Tarantino rend hommage en l’adaptant dans son film…

 

Le goût des vertiges

Il est fort probable d’ailleurs que Steven Prince ait été un des modèles dont Scorsese s’est servi pour façonner Travis Bickle, joué par De Niro, qui traverse les nuits de New York au volant de son taxi. D’ailleurs, celui qui vend les armes à Travis dans le film est… Steven Prince. Scorsese a une certaine fascination pour ce type de personnages attirés par les abîmes, des personnages « borderline », si vous me permettez l’expression colloquiale du terme, des personnages qui tombent et emportent dans leur chute leurs rêves déchirés. Ragging Bull, Taxi Driver, Means Streets et tant d’autres films de Scorsese dévoilent ces vies excessives, chargées de violence et d’autodestruction. C’est d’ailleurs un signe du génie de Scorsese, de sa complexité de créateur, de nous offrir l’envie de traces, l’importance et le poids de l’histoire et sa transmission, et de nous montrer en même temps comment tout peut éclater sous l’empire de la violence que produisent le cauchemar et l’excès.
The Big Shave est, en cela, exemplaire. Il s’agit d’un court métrage de cinq minutes, réalisé par Scorsese en 1967 (dans le générique Scorsese ajoutera « Viet 67 » et « Témoin : Herman Melville » pour souligner une des lectures possibles, celle de l’Amérique et ses démons), court métrage qui recevra le prix de l’Âge d’Or du festival surréaliste de Knock le Zout, ce dont Scorsese n’était pas peu fier.
Un homme entre dans la salle de bains et commence à se raser, au son de la chanson de Bunny Berigan I Can’t Get Started. Il se rase, de manière quelque peu monotone, désaffectée, et petit à petit le sang commence à jaillir, puis de manière plus abondante jusqu’à ce que l’homme finisse par se trancher la gorge. Paradigme du personnage voué à l’autodestruction, cher à Scorsese, le personnage de The Big Shave est pris par les démons de l’excès et laisse ouvert, heureusement, l’éventail des interprétations. Vietnam et les singularités de la vie excessive s’épousent pour mieux produire la chute : The Big Shave est un court métrage effrayant, et essentiel.

 

Note
1. Martin Scorsese. Courts métrages et documentaires. Wild Side Vidéo. Juin 2007.  On y trouve trois courts métrages :
What’s a nice girl like you doing in a place like this, It’s not just you Murray, et The Big Shave et deux documentaires : Italianamerican et American Boy. Il s’agit d’une édition très soignée avec notamment la présentation de chaque film par Michael Henry Wilson qui propose des commentaires d’une grande finesse.

Pour citer cet article

de Azambuja Miguel  ‘‘Martin Scorsese : Le souci des traces, le goût des vertiges‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/martin-scorsese-le-souci-des-traces-le-gout-des-vertiges

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