Quelle place accorde-t-on à la souffrance des privés d’emploi ?

Le Journal des psychologues n°237

Dossier : journal des psychologues n°237

Extrait du dossier : La scolarisation précoce : quel bénéfice pour l’enfant ?
Date de parution : Mai 2006
Rubrique dans le JDP : Pratiques professionnelles > Travail
Nombre de mots : 2800

Auteur(s) : Dimon Nicolas

Présentation

Si le monde du travail se veut un générateur de lien social, un lieu de construction identitaire ou encore de sublimation, qu’en est-il pour tous ceux qui en sont privés ? Une alternative par la parole et l’écoute – non dans une démarche thérapeutique mais pour permettre au sujet d’être reconnu dans son mal-être – peut s’avérer un réel tremplin à l’action et faire de cette épreuve une expérience rude mais riche.

Détail de l'article

« Un homme n’est pas pauvre parce qu’il n’a rien, mais parce qu’il ne travaille pas. Celui qui n’a aucun bien et qui travaille est aussi à son aise que celui qui a cent écus de revenu sans travailler » (Montesquieu, L’Esprit des lois, Livre XXIII, chap. XXIX).
Écrit il y a maintenant plus de deux cents ans, cet exergue ne s’en révèle pas moins actuel. Il laisse apparaître que ce n’est pas la richesse qui définit ces situations de non-emploi (pour ne pas dire « chômage »), souvent plus que précaires, mais bel et bien le manque, l’absence de travail. Cette absence de travail qui, faut-il le rappeler, entraîne moult souffrances physiques, psychiques et de facto sociales. C. Dejours de confirmer : « Nul ne doute que ceux qui ont perdu leur emploi, ceux qui ne parviennent pas à en trouver [...] ou à en retrouver [...] et qui subissent le processus de désocialisation souffrent (1). »
Les professionnels qui s’interrogent sur les mécanismes de l’exclusion et les difficultés des demandeurs d’emploi sont quasiment tous unanimes. Comment donc pourrait-il en être autrement pour ces sujets qui vivent dans « la vraie pauvreté », bien que tout ne soit pas rose pour les actifs qui stigmatisent eux aussi le progrès et le toujours plus d’une société en proie à une recherche de plaisir insatiable ? La psychodynamique, qui étudie, entre autres, les relations entre plaisir et souffrance au travail, ne connaîtrait d’ailleurs pas un tel plébiscite s’il en était autrement. Mais le travail, lieu de construction identitaire, générateur de lien social (Sainsaulieu R., 2000), vecteur économique de la subjectivation (Freud S., 2002), est un lieu unique de sublimation aussi riche.
Ainsi, loin d’être seulement une réalité économico-politique, la perte d’un emploi est vécue la plupart du temps comme une atteinte portée tout entière à l’identité du sujet, véritable « trou noir » où se mêlent déni de la réalité et « enfermement en soi (2) ».
Soucieux de comprendre les mécanismes d’un tel mal-à-être, nous nous interrogerons sur les raisons qui créent (ou perpétuent ?) la résurgence de cette souffrance, et nous tenterons de voir en quoi, même si elle n’est pas suffisante, l’écoute peut se révéler un véritable tremplin à l’action, permettant au sujet de réinvestir le goût du manque, véritable paradoxe du désir. Enfin, nous aborderons les actions menées contre l’exclusion et nous proposerons des pistes permettant peut-être au sujet de retrouver un peu de dignité.

 

De quoi parlons-nous ?

Plus avant, définissons ce que nous entendons par « souffrance ». Norbert Sillamy nous dit que c’est une « réaction affective qui accompagne la douleur (3) ». Nous voilà bien avancés ! Il est de toute façon probable qu’un consensus ne soit pas possible ici dans la mesure où il s’agit de définir une donnée non mesurable, non quantifiable. Prenons donc parti et tournons-nous plutôt vers la psychanalyse qui la définit de manière plus claire comme un « sentiment d’aliénation et d’ambivalence [...] destiné à réduire l’angoisse (4) ». La clinique nous apprend, quant à elle, que la souffrance est vécue le plus souvent comme une perte de sens, rupture dans le principe de plaisir. Comment, d’ailleurs, le sujet dépossédé de cette « fonction psychologique » (Clot Y., 2000) pourrait-il se projeter et investir un quelconque désir là où la société le condamne et lui signifie qu’il est responsable de ce qui lui arrive ?
Portant ainsi sur ses épaules une partie du poids du déficit national, coupable de ne pas réagir et victime d’une « terrible injustice (5) », incapable de réagir, il se sent seul. Les travaux et études menés sur ce sujet tentent d’expliquer les facteurs constitutifs à cette atteinte identitaire. Freud a peu abordé la fonction identitaire du travail. Il y consacrera seulement quelques lignes pour le présenter comme un « lot de consolation » (Freud S., 2002) où se joueraient des bénéfices libidinaux. Différemment, G. W. F. Hegel énoncera une fonction anthropologique du travail : il libère l’esclave de l’angoisse qu’inspire l’idée de la mort. Enfin, de la sociologie à la psychanalyse, de R. Sainsaulieu à Ch. Trémoliéres-Revuz, le travail est constructeur de sens, d’identité. Dans une situation de non-emploi, tout cela s’effondre et il est difficile pour le sujet de reconsidérer son désir pour le sublimer ailleurs. Ainsi, les valeurs que véhicule le travail sont profondes et mettent en scène les affects du sujet.
C. Tholet le dit bien : « La scène de l’insertion, confrontation d’un désir, propre ou de l’autre, au principe de réalité, peut faire rejouer des traumatismes non élaborés, raviver des blessures anciennes (6). »
Nonobstant, C. Flament montre que les représentations sociales de la valeur travail évoluent, tendant à une meilleure acceptation du chômage chez les jeunes. La souffrance est bien présente, voire handicapante. Mais par quels phénomènes le désir se trouve-t-il submergé, totalement inhibé ?

 

L’inhibition en question

Commençons pour cela par distinguer le désir du besoin. Le besoin peut être satisfait, alors que le désir ne le sera jamais. Cette définition, empruntée à la psychanalyse, porte à elle seule le hiatus qui existe entre le désir et sa satisfaction. Mais, pour que le désir émerge, il faut qu’il soit porté par une demande. C’est ce que Lacan appelle la triade « besoin, demande, désir ». Il fait peu de doute que, sans plainte, sans demande, le désir reste muet (Roustang F., 2000). Le sujet ($) (7) confronte son désir au principe de réalité, et la balance plaisir-déplaisir en est alors déséquilibrée. Situation déjà connue par le sujet, mais dans un tout autre contexte. Dans tous les cas, l’issue est la même : la somatisation par le symptôme (Groddeck G., 1926). Sans statut, ce mal-être se transforme vite en mal-à-être, à exister.
Voyons maintenant les réels motifs de cette inhibition si d’aucuns n’en étaient convaincus. Privés de travail, ils sont privés de sens, or le travail apporte un « jugement esthétique », d’utilité et d’appartenance à un groupe. Niant la réalité, le sujet ne veut pas reconnaître qu’il fait partie du groupe « sans emploi ». À ce moment même où ses amis et son entourage prennent de la distance « […] par un mélange de culpabilité et de sentiment d’impuissance (8) », il est seul. Solitude et silence prennent place.

 

L’écoute, levier du désir

Lors d’un débat à l’école de Paris sur le thème « Partager son temps et ses revenus avec des chômeurs », J.-B. de Foucauld soulignait que « ce qui manque le plus aux chômeurs, ce sont des lieux où ils puissent décompresser, exprimer leur souffrance, être écoutés (9) ».
Nous ne reviendrons pas sur l’importance de la verbalisation définie par les psychodynamiciens et psychopathologues, mais n’oublions pas que nous sommes des « parlêtres ».
Damien Cru relève aussi la nécessité de la parole : « […] Le symptôme, l’inhibition, l’angoisse, viennent en lieu et place de la parole. La parole est chassée du discours. On a affaire à des phrases inachevées, des silences, des accidents, des maladies […] qui participent au langage (10). » Or, même si nous savons que les chômeurs somatisent, ils vont rarement rencontrer un spécialiste de la psyché. Pourtant, il s’agit bien ici du statut de la parole et de l’importance qui est faite à sa réception, « le sens ne [pouvant] se manifester que dans les actes de paroles ».
I. Gárate Martínez va plus loin en montrant que l’écoute permet à la parole de l’autre de prendre vie pour qu’elle redevienne ainsi créatrice de sens. De même, Michel Crozier pense que l’écoute est irremplaçable et qu’elle seule permet de « découvrir la réalité du fonctionnement humain ».
Elle permet au sujet de parler, de poser du langage sur sa souffrance, ce qui s’avère décisif dans la levée du symptôme.
« Le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu’il est lui-même structuré comme un langage, qu’il est langage dont la parole doit être délivrée (11). » Sensible au rôle important de l’écoute de cette souffrance, de sa reconnaissance, le ministère de la Santé, dans un programme d’accès à la prévention et aux soins, propose des actions de formation pour les acteurs de terrain par des professionnels de la psychiatrie. Action d’importance quand on sait que le taux de suicide, de dépression, voire de décompensation chez les schizophrènes, est supérieur dans une population en situation de non-emploi.
Mais ne nous méprenons pas, le but n’est en aucun cas thérapeutique (il ne s’agit pas de soins et encore moins de cure), mais libérateur, déclencheur de l’action. Trouver à qui parler pose donc d’autres questions.

 

Le rôle des travailleurs sociaux

Bien souvent, ce sont les travailleurs sociaux qui sont les mieux placés pour accueillir et recevoir cette souffrance. Et ce, bien malgré eux, car cette situation quotidienne ne répond que rarement aux objectifs fixés par les structures (qui dépendent elles-mêmes des objectifs fixés par les partenaires financiers). Mais voilà, sur la route de l’exclusion, ce sont souvent les seuls que le sujet rencontrera. La plupart du temps, pour se protéger, ils la rejetteront, recadrant les objectifs initiaux : l’emploi. On connaît bien, depuis les travaux de C. Dejours, H.-J. Freudenberger ou M. Mercier, la problématique majeure de ces professionnels que l’on nomme le « burn out », littéralement, « détruit par le feu ». Une espèce de brûlure interne, d’épuisement professionnel. « Nous sommes des éponges », me confiait une responsable de structure. En effet, devant leur impossibilité à gérer les proximités et les distances émotionnelles, fatigués d’écouter, abattus, ils craquent. Ce phénomène montre en bien des points l’engagement affectif de ces acteurs sociaux.
Mais tous ne sont pas thérapeutes, et si l’écoute est indispensable, elle doit être maîtrisée, régulée. M. Mercier aborde les possibilités qui visent à diminuer les tensions internes chez ces travailleurs sociaux. La médiation externe, le plus souvent évoquée, vise à la recherche d’un nouvel équilibre où l’autre leur permet de se décharger. Qu’il soit superviseur, médiateur ou régulateur, il peut être un « tuteur de résilience ». I. Gárate Martínez parle aussi de « clinique du travail social », transmise dans la distance qu’un praticien peut prendre avec sa propre pratique. Le professionnel supervisé identifie mieux ses limites et reste garant d’un juste équilibre entre ce qui lui est dit et ce qu’il peut entendre. Au besoin, et quand cela s’avère nécessaire, il peut réorienter le sujet vers des structures plus adaptées (type SASIE). Ainsi, sans tomber dans l’excès, l’écoute modérée qui permet au sujet d’être entendu et reconnu dans son mal-être peut se révéler un tremplin à l’action.
Mais « médicaliser la souffrance ne suffit pas, il faut reconstituer les solidarités (12) ». C’est ainsi que des structures associatives, comme Solidarités nouvelles face au chômage ou CMP, accueillent des exclus pour leur permettre de retrouver du sens et s’inscrire dans une action collective.
Elles permettent un continuum dans le lien social. Tout cela a du sens. J.-B. de Foucauld, inspecteur des finances et président de SNC, montre comment des bénévoles, organisés en binôme (« pour avoir plus de courage »), permettent à des sujets en situation d’exclusion de retrouver du sens et la voie de la réinsertion.
Ces actions rares et souvent isolées demandent beaucoup de temps et de moyens humains. R. Le Guidec parle de « disparition et résurgence du travail à titre gratuit ». Peut-être devrions-nous voir là, à travers le bénévolat par exemple, un moyen pour ces sujets, en mal de place, de sentiment d’utilité, de retrouver du sens et une place sociale.

 

L’acte créatif engendre du sens

D’autres actions comme la création artistique le permettent également. Mais il paraît difficile pour un sujet préoccupé par la façon dont il remplira son réfrigérateur en fin de mois d’aller vers l’art (inutile par excellence) pour vivre mieux et réinvestir du désir dans sa quête d’emploi… et dans sa vie. Les mentalités sont encore loin de ce constat. Le travail est encore trop souvent sous-tendu par l’idée de salaire.
Ce postulat sera certainement remis en question dans les années qui viennent du fait de l’inéluctable progression du chômage et de l’exclusion créée par notre système.
Pourtant, en clinique de l’activité, Y. Clot parle de « comprendre pour transformer ».
Dans un tout autre contexte, il est vrai, puisque ce clinicien du travail pose ce précepte en situation professionnelle et dans une démarche « volontaire ». Mais appliquons ce principe dans le cas qui nous préoccupe ici : le non-emploi. Comment le sujet peut-il sortir indemne de cette nouvelle épreuve s’il ne prend pas le temps de s’interroger sur ce qui est ébranlé dans sa constitution propre ? Comment parler d’écoute de la souffrance d’un exclu si lui-même ne s’écoute pas ?
La situation d’exclusion est un traumatisme. Pour autant, elle ne doit pas être une épreuve inutile, mais plutôt une expérience, rude mais riche, dont il s’agit de résoudre l’énigme. ■

 

 

Notes
1. Dejours C., 1998, Souffrance en France, Paris, Le Seuil.
2. Burgi N., 2001, « Licenciées et engluées »,
Le Monde diplomatique, octobre 2001, pp. 12-13.
3. Sillamy N., 2003,
Dictionnaire de psychologie, Larousse.
4. In Mijolla (de) A., 2002,
Dictionnaire international de psychanalyse, Paris, Calmann-Lévy.
5. Dejours C., 1998,
op. cit.
6. Tholet C., 2002, « L’insertion professionnelle des jeunes : au risque d’un effondrement narcissique », Le Journal des psychologues, 201 : 33-37.
7. Sujet barré défini par Jacques Lacan : sujet qui ignore son désir.
8. De Foucauld J.-B., 2001, « Partager son temps et ses revenus », compte rendu de débat, « Les amis de l’école de Paris », 18 janvier 2001.
9. De Foucauld J.-B., 2001, op. cit.
10. Cru D., 1992, « Le statut de la parole en ergonomie et psychopathologie du travail »,
Revue de médecine du travail, xix (5).
11. Lacan J., 1966, Écrits I, Paris, Le Seuil.
12. Dejours C., 2002, « Médicaliser la souffrance ne suffit pas, il faut reconstituer les solidarités »,
Le Monde, 4 décembre 2002.

 

 

Bibliographie

Clot Y., 2002, La Fonction psychologique du travail, Paris, PUF.
Crozier M., 1998, La Crise de l’intelligence, Paris, Points Essais.
Dejours C., 1980, Travail, usure mentale, Paris, Bayard.
Flament C., 1996, « Les valeurs du travail : la psychologie des représentations sociales comme observatoire d’un changement historique », in Abric J.-C. (sous la direction de), Exclusion sociale, insertion et prévention, Ramonville-Saint-Agne, Érès.
Freud S., 2002, Le Malaise dans la culture, Paris, PUF.
Freudenberger H., 1987, L’Épuisement professionnel. La brûlure interne, Québec, Gaétan Morin éditeur. Gárate Martínez I., 2001, « La psychanalyse peut-elle aider les travailleurs sociaux », Lien social, 596.
Groddeck G., 1987, Le Livre du ça, Paris, Gallimard.
Hegel G. W. F., 2002, La Phénoménologie de l’esprit, Paris, Gallimard.
Le Guidec R., 1996, « Disparition et résurgence du travail à titre gratuit », Revue internationale du travail, 135 (6).
Mercier M., 2003, « Le burn out des professionnels : approches psychosociales et méthodes d’intervention », in Rapport de la faculté de médecine, département de psychologie, Namur.
Roustang F., 2000, La Fin de la plainte, Paris, Odile Jacob.
Sainsaulieu R., 2000, « Préface » in Tanguy Bothuan (sous la direction de), Le Maintien dans l’emploi en question, Paris, ENSP.

 

Pour citer cet article

Dimon Nicolas  ‘‘Quelle place accorde-t-on à la souffrance des privés d’emploi ?‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/quelle-place-accorde-t-a-la-souffrance-des-prives-d-emploi

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