Le corps comme espace transitionnel entre exigence familiale et sociale, et le désir d’autonomie du sujet

Le Journal des psychologues n°245

Dossier : journal des psychologues n°245

Extrait du dossier : La psychothérapie familiale à l’épreuve de l’adolescent
Date de parution : Mars 2007
Rubrique dans le JDP : Dossier
Nombre de mots : 4200

Auteur(s) : Mercier Christian

Présentation

À l’adolescence, les repères familiaux et corporels sont toujours remaniés. Pour certains jeunes en souffrance de contenant familial, les arts martiaux et les règles imposées par ces activités physiques groupales favorisent la canalisation du trop-plein pulsionnel.

Détail de l'article

Les techniques de corps (judo, karatédo, aïkido...) sont ici à comprendre comme médiations transitionnelles, entre la représentation d’un corps psychique mal structuré chez l’adolescent, et des attentes familiales ou sociales trop normalisées ou trop éclatées.
De multiples exemples sur le terrain du tatami nous ont montré l’intérêt des adolescents en mal de repères, ou qui ont souffert de carences multiples, pour des sports de contact, où hors du champ familial, parental, scolaire... ils acceptent toutes contraintes contenantes pour satisfaire des recherches identificatoires étayant leurs processus de symbolisation vis-à-vis du même, de l’autre, dans une tentative de mise à distance de leur résonance intrafamiliale...

 

Les techniques de corps comme substitut

Médiations corporelles ou épreuve cathartique qui permettent à l’adolescent de conjuguer renarcissisation, projection identificatoire, autonomie dans une mise à distance des conflits familiaux.
Comment ces sports spécifiques agissent-ils comme substitut à l’emprise de la cellule familiale et à ses tensions paradoxales et désorganisatrices ? En quoi les techniques de corps chez l’adolescent peuvent-elles favoriser ultérieurement un travail avec sa famille et en sa présence ?
Notre expérience auprès des jeunes âgés de douze à dix-huit ans nous a montré la difficulté pour ceux-ci d’investir des rencontres sollicitées par les parents auprès d’un psy ou d’une consultation médico-sociale. « Adolescents qui, par essence, sont en souffrance avec la parole, c’est-à-dire avec la verbalisation de leurs affects, de leur malaise et de leurs symptômes. » (D. Lauru, 2004.)
L’adolescent, outre des désirs pulsionnels liés à son âge, est confronté à des paradoxes multiples : l’envie d’être autonome, le désir d’affirmer une identité en cons­truction, le besoin de s’identifier à des modèles extérieurs à la famille, l’intérêt pour les groupes de pairs, tant ceux-ci vivent les mêmes paradoxes et s’intéressent aux mêmes valeurs généralement véhiculées par les médias (football, Star Académie, rave partie...).
La famille, ou plutôt le groupe familial, son réseau, ses valeurs idéologiques et évidemment les parents ont marqué quasi irréversiblement la personnalité de leurs enfants. Dans le meilleur comme dans le moins bon, à travers les épreuves de la vie et ses inscriptions transgénérationnelle qui se répètent au fil des identifications et des expériences du quotidien.
Identifications tout à fait nécessaires pour construire le sujet que nous sommes, mais qui accordent aussi une place importante au non-dit, aux secrets, aux idéaux non assumés des parents et qui se retrouveront dans les messages conscients ou inconscients transmis aux enfants. Nous le voyons dans les rapports des parents vis-à-vis de la scolarité, comme si eux-mêmes transposaient à leurs enfants non pas seulement ce qu’ils ont appris, mais ce que l’on a attendu d’eux alors qu’ils étaient enfants. Nous constatons là que la transmission se fait de surmoi à surmoi et que l’éducation des uns est bien souvent, même parfois à travers son apparent contraire, la référence imposée ou signifiée à l’autre.
Dans les années soixante-dix, on a vu, sans omettre d’en avoir fait partie, les jeunes adolescents ou adultes laisser pousser leurs cheveux, prôner la liberté sous toutes ses formes, rejeter un système patriarcal vécu comme coercitif et aliénant, etc., etc.
Devenus parents ils ont, nous avons, transmis, la culture qui avait développé notre personnalité sous des formes enrichies et nouvelles. Et les cheveux ont repris, pour la plupart des « baba cool » de l’île de Wight ou de Woodstock que nous étions, une taille plus appropriée au contexte social et surtout professionnel. Parfois, cependant, l’idéologie qui avait cimenté les processus de mise à l’écart ou d’opposition à la famille continuait à nourrir un cheminement idéalisé, voire névrotique, peu en rapport avec la réalité du contexte environnant.

 

Phénomènes d’acculturation

Mais mon propos, ici, est de parler de ces jeunes adolescents, en mal de repères, semblant ne pouvoir accrocher à aucun dispositif proposé ou traversant des processus identificatoires paradoxaux. Jeunes, à cheval sur deux cultures, mais qui n’ont pas les bases de la première pour y intégrer la seconde. Phénomènes d’acculturation que les parents, déjà de milieux socioculturels d’origine fragile, ont gérés tant bien que mal, mais que les enfants rejettent du fait d’un manque de fondation, qui les empêche de construire, de bâtir, une identité solide.
C’est le cas de Djamel qui, n’acceptant pas le chômage du père, ne pouvait se projeter dans un avenir professionnel rémunérateur et a choisi la facilité qui l’a amené très vite derrière les barreaux de Fleury. Sorti de prison, le tatami lui a permis de se retrouver lui-même, en acceptant de quitter l’illusion de la facilité et en remplaçant l’odeur de la cellule par celle de la sueur et de la souffrance corporelle maîtrisée, tout en respectant le partenaire. Douleur ici relative qui, comme nous le rappelait Pierre Fédida, « donne accès à la connaissance de nos organes et qui nous permet une représentation de notre corps en général » (1977).
C’est aussi la situation de ce jeune lycéen, Marc, que la mère seule élevait avec un frère aîné. Elle rejetait toute image de l’homme, tellement elle en avait souffert, mais ne comprenait pas que le nombre de partenaires amoureux qui passait au domicile avait une influence désastreuse sur les représentations mentales de ses deux fils. Pour Marc, un désir de réussir à l’école, mais il ne supportait pas les femmes professeurs et refusait tout dialogue avec elles, jusqu’à la sanction préventive, pour des devoirs non remis et qui pourtant avaient été faits. D’un côté, il défendait inconditionnellement sa mère, de l’autre il refusait toute autorité provenant d’une femme.
Les parents de Djamel, de Marc et de bien d’autres adolescents de ce type, ont un fort désir que leurs enfants réussissent là où ils croient avoir ou ont effectivement échoué. Mais, bien entendu, ils se placent d’emblée sur un plan éducatif, en référence à leurs propres valeurs. La proposition d’un travail familial est mal comprise, et nécessite des préalables importants. Cependant, progressivement, et en s’attachant à valoriser la « compétence parentale » telle que peut la définir Didier Houzel, on obtient la participation de la famille dans la compréhension des phénomènes en jeu. Le problème est que l’adolescent n’y trouve pas forcément son compte, car le retour sur un discours qu’il ne cesse de remettre en question dans sa recherche d’autonomie va à l’encontre d’un cheminement personnel qu’il cherche à maîtriser extra-muros.

 

Un besoin de reconnaissance

Certes, il a besoin de comprendre par le filtre interposé que constitue la consultation familiale le discours de ses parents, mais il est aussi le porte-voix, à travers ses propres symptômes du malaise, du mal-être, voire du dysfonctionnement familial. Et sa parole, ou plutôt son mal-être a besoin d’être pris en compte d’une façon singulière, autonome, hors du contexte parental, ce qui, bien entendu, n’annule en rien l’approche familiale proposée. Dans les situations qui nous préoccupent, à l’exception de cas bien anodins, ce type de travail familial est indispensable mais insuffisant. On ne quitte pas une place imposée par des phénomènes collectifs inconscients sans la remplacer par autre chose de plus approprié à de nouvelles représentations.
J’ai constaté maintes et maintes fois que le comportement inadapté de l’adolescent était particulièrement bien adapté à travers des formes multiples et variées aux failles, aux creux du discours des parents.
Les non-dits, ou secrets, émergent sous des formes non verbalisées, faute de mots pour les exprimer. C’est dire que l’attitude, le comportement, de l’adolescent doit être pris en compte à travers son expression et que ce n’est qu’à partir de cette reconnaissance, même dans ses formes les moins acceptables (ce qui ne veut pas dire les accepter au regard de la loi), qu’il pourra peu à peu les transformer en mots. N’oublions pas, comme nous le rappelle Sami Ali (1970), que les processus de projection très courants chez les ados sont des « mécanismes de défense qui fournissent au moi une des possibilités majeures pour résoudre un conflit intrapsychique ».
L’être humain se constitue aussi sur des manques, des failles, des ratés. Les phénomènes de résilience ou de sublimation vont dans le meilleur des cas les transformer au profit du sujet. Il s’agit donc d’un processus de maturation et de structuration, inhérent au développement de l’individu que le psychothérapeute doit savoir entendre pour mieux accompagner la personne à découvrir sa destinée.
Mon intention est donc de mettre en relief les difficultés rencontrées chez certains jeunes adolescents, bloqués par une problématique personnelle que le contexte sociofamilial n’aura pas réussi à déverrouiller sans l’aide d’une personne extérieure, qualifiée dans ce domaine spécifique qu’est l’adolescence.
Notre expérience en éducation spécialisée, que ce soit dans le secteur judiciaire ou médico-social, nous a amenés à rencontrer des jeunes de douze à vingt ans en grandes difficultés psychologiques et incapables de pouvoir faire ou accepter une aide médiatisée exclusivement par la relation verbale. Cependant, ces adolescents étaient souvent fort intéressés par le travail de groupe à partir d’activités sportives et plus spécifiquement dans le cadre de notre pratique extérieure de professeur, par le judo, karaté et disciplines associées.
Quand un travail avec la famille était amorcé préalablement, très vite ces jeunes s’opposaient à la continuité des échanges comme si ces derniers mettaient en danger leur identité personnelle.
Contraints par les parents de s’y associer, ou vécu comme tel, ils ne savaient présenter qu’un comportement de révolte ou de soumission.

 

Pourquoi choisir les techniques de combat ?

Mais quels sont les intérêts et les motivations à choisir des techniques de combat pour extérioriser des conflits, un mal-être, des angoisses archaïques ?
Le corps est une représentation mentale, une surface qui se laisse admirer, regarder, un objet investi par la libido en même temps qu’il est un outil de communication. Le corps peut être vecteur d’amour comme de rejet, voire de haine, pour lui-même ou pour les autres. Il se situe à l’interface entre le dedans et le dehors et transforme les messages qui lui parviennent en fonction de ses capacités réceptives et donc des empreintes de ses milieux familial, social et culturel, qui ont marqué ses traces mnémoniques. Mais ce corps, dans sa mission subjective de réceptacle des processus intrapsychiques, a besoin de se protéger, et de se défendre... Et parfois c’est l’activité sportive qui lui servira de médiation pour consolider certaine partie défaillante de son moi blessé ou peu assuré.
Dans le texte, « Au-delà du principe de plaisir », Freud signale l’existence d’une tendance destructive innée visant l’objet, à un stade très précoce chez l’enfant, et détachée des instincts de conservation. De son côté, Bergeret distingue la violence fondamentale liée à l’instinct de survie et à la libido, de l’agressivité émanant de l’organisation œdipienne.
Ce qui nous paraît intéressant, c’est de cons­tater la convergence entre l’agressivité ou la violence et la pulsion sexuelle, et de re­marquer qu’à travers le langage de l’adolescent, il y a très souvent juxtaposition entre les paroles énoncées à connotation sexuelle et la violence de celui de qui elles émanent...
En tout cas, c’est dire que l’adolescent, fille ou garçon, a besoin de médiations physiques, corporelles et collectives, pour extérioriser un trop-plein pulsionnel.
En ce qui nous concerne, ce sera au travers d’activités spécifiquement combatives, et très ritualisées, que ce soit sous forme d’attaque ou de défense, que l’adolescent pourra trouver la réponse sublimatoire ou résiliente par rapport à ses désirs pulsionnels inconscients et parfois anarchiques.
Mais un désir qui s’exprime à travers le corps a besoin d’une reconnaissance sans risquer de blesser un moi encore bien fragile. Le groupe va lui apporter cette reconnaissance mutuelle et servir d’étayage à sa construction identitaire.
Cependant, cet ado en mal de repères ne souscrira à un dispositif groupal que dans la mesure où le dispositif technique et organisationnel est adapté à son attente et sa progression. Car il est banal pour un moniteur de judo ou de karaté de constater que les sujets sûrs d’eux et agressifs ne sont pas les plus brillants dans la technique, et la crainte de ne pas comprendre ou de perdre le combat, après l’avoir projetée dans l’imaginaire comme victoire, les met très vite en difficulté.
Dévalorisés, en perte d’estime d’eux-mêmes, leur image narcissique déjà bien morcelée, ces ados ne pourront affronter une épreuve de la réalité au-dessus de leurs moyens. Si les adultes ne sont pas en mesure de contenir cette peur de l’échec, en proposant des conditions rigoureuses mais adaptées au groupe des participants, très vite, là aussi, le jeune abandonnera.
En revanche, l’adolescent qui franchira progressivement les obstacles de la technique en optimisant ses capacités sportives et corporelles appréhendera différemment son ressenti de l’échec. Le besoin de toute-puissance jusque-là essentiel dans l’économie défensive et souvent important dans le colmatage inconscient des failles familiales se transformera, au profit d’une prise de conscience du corps tant dans ses aptitudes que dans ses limites.
En se référant aux théories de D. Anzieu, par rapport aux phénomènes groupaux, ce qui se joue dans un dojo (salle de judo, karaté...), c’est la mise à l’écart d’un moi idéal, né de la relation aux premiers objets d’amour et d’identification primaire, pour investir un moi idéal commun en souscrivant un « contrat narcissique » qui lie les membres du groupe en attribuant à chacun une place déterminée en référence à l’histoire de celui-ci et conforme au mythe fondateur. Mythe ici qui contient les origines, l’histoire et l’esprit du Budo (ensemble des arts martiaux).
L’adolescent qui investit bien cet art sportif est généralement porteur de ces valeurs traditionnelles et centenaires qui contribuent à forger, à travers un processus, là secondaire, un idéal du moi aux références paternelles et intersubjectives. Il se forge des représentations hors du contexte familial qui lui donneront la possibilité de structurer une autonomie singulière et de revenir échanger en famille non exclusivement comme enfant, mais comme acteur.

 

Antoine
Je me souviens du jeune Antoine, âgé de onze ans lorsque nous l’avons connu, particulièrement inhibé et en échec scolaire massif. Il paraissait porter les souffrances de l’humanité et toute tentative de réussite le mettait dans une position tellement anxieuse et paradoxale qu’il choisissait la fuite dans un imaginaire que les bandes dessinées et la télévision nourrissaient avan­tageusement, sans contrainte et aux dé­pens de la réalité. Dans sa famille, troisième d’une fratrie de quatre, avec deux sœurs plus âgées, il était très passif, apparemment peu enclin à essayer de comprendre ce que les parents attendaient de lui.
Sur le tatami, il paraissait vivre intensément ce sentiment d’échec en étant toujours dans la position de celui qui subissait l’action du partenaire. Il lui fallut plusieurs mois pour qu’il trouve de l’intérêt et du plaisir à réussir un bon enchaînement et à placer un mouvement capable de déséquilibrer son partenaire... Dans ce cas, il ne manifestait pas sa joie par un éclatement de bonheur, mais son petit sourire semblait montrer un étonnement et un petit plaisir presque interdit. Cependant, consciencieusement et avec beaucoup d’opiniâtreté, Antoine a franchi les étapes successives et gagné les ceintures qui allaient le conduire à préparer sa ceinture marron. Les parents que nous connaissions bien étaient fiers de leur garçon, même si celui-ci à quatorze ans n’avait pas au domicile transformé complètement sa passivité initiale. En tout cas, il n’adoptait plus une position soumise au cours des échanges proposés et la relation à ses sœurs était celle d’un adolescent classique peu assujetti aux exigences de ces dernières.
L’agressivité, dont on peut parfois craindre à juste titre les effets, est un carburant essentiel dans la vie de tous les jours pour alimenter l’énergie favorable à nos activités intellectuelles ou manuelles. Cependant, dans certains contextes familiaux, une forte dépendance aux parents et pour un garçon à sa mère n’incite pas à exploiter celle-ci dans un sens constructif et sublimatoire. Et l’agressivité retournée contre soi est particulièrement nocive pour le développement du sujet. Pour moi, ce sont probablement ces enfants-là qui sont les plus difficiles à aider sur un plan psychologique, si on n’associe pas les parents dans la compréhension des phénomènes en jeu et si on ne s’appuie pas sur leur réalité en tant que levier d’ouverture à la gangue psychique qui les enferme.

 

Jérémy
Jérémy est un garçon d’une douzaine d’années, placé dans un internat médico-social. Son attachement à l’éducatrice référent est grand, voire, dit-elle, « adhésif », et souvent il adopte un comportement exclusif qui gêne l’ensemble du groupe des autres jeunes. À l’époque responsable de l’établissement médico-social et chargé des cours de judo, j’avais noté dans les espaces de jeu son attitude fuyante et indirectement agressive à l’égard de ses camarades.
Intéressé par le judo, il semblait incapable de pouvoir apprendre certains mouvements basiques de balayage avec le pied ou la jambe (De ashi barai, Osoto gari...). À chaque technique enseignée, il s’interdisait de me faire chuter, et c’est lui qui se laissait tomber sur le tapis. Toutes tentatives d’apprentissage étaient vouées à l’échec, comme si je lui enseignais la possibilité de me faire mal ou de me détruire.
Derrière ce refus d’apprendre et de combattre, il y avait la représentation d’un père que nous connaissions comme violent et fragile à la fois et peu investi par son ex-femme. On peut très bien imaginer l’appréhension de l’adolescent à l’égard de l’adulte et les interdits qu’il s’était inconsciemment fixés pour ne pas avoir à affronter un rival capable de se retourner contre lui. Cependant, quand il s’est peu à peu autorisé à risquer le corps à corps avec dans un premier temps ses camarades, il comprit que non seulement il n’y avait pas de risque majeur pour son intégrité personnelle, mais qu’il était à même de remporter certains combats sans détruire aucunement le partenaire. L’apprentissage des techniques se fit alors progressivement.
Dans le cadre des réunions institutionnalisées par l’Éducation nationale pour soutenir l’intégration ou l’adaptation scolaire des enfants et adolescents, en collaboration avec les parents et les services de soins, nous entendons souvent un discours de reproche concernant le peu de motivation du jeune à investir la scolarité, voire à la rejeter. C’est vrai que souvent celui-ci semble particulièrement démotivé par l’exercice intellectuel qu’il transforme en refus dans sa forme la plus passive.
Pourtant, lors de mon itinéraire sportif et professionnel, j’ai souvent remarqué que des jeunes rebutés par les règles et disciplines scolaires ou sociales étaient, plus que le commun des autres participants du club, capables d’accepter et de supporter les consignes sportives et les contraintes très rigoureuses et difficiles, liées à la discipline. Essayez de tenir jambes écartées en position du cavalier (kibadachi) pendant dix minutes ou en faisant des séries de traction sur les poings jusqu’à plus soif...

 

La relation à l’autre

L’adolescent est à la recherche de soi et de ses propres limites. Les techniques de corps l’invitent à s’y risquer en mettant en tension le désir de la découverte et cet espace corporel comme terrain de jeu et d’expérience. La relation à l’autre, à travers le contact corporel à partir de techniques appropriées, lui fait découvrir autant de capacités insoupçonnées que les limites d’un imaginaire omnipotent.
Et, puis, chez ces adolescents perturbés et cabossés par l’existence, pour qui la violence, la maltraitance et le mépris ont servi de références pseudo-éducatives, le sens de la relation à l’autre a gardé ce modèle identificatoire. Celles-ci ne demandent qu’à être réactualisées au moindre écart dans la réalité.
Le corps est l’écran sur lequel s’est projetée la violence contextuelle du sujet, et la souffrance reste inscrite sur le plan intrapsychique. C’est au travers de ce dernier qu’il y aura dans un premier temps remaniement possible. Ce que l’enfant n’a pu maîtriser ni symboliser par le langage, il peut le revivre lui-même, à travers son ressenti et les nouvelles images identificatoires procurées par l’environnement des adultes et élèves. Alors, miroir d’une souffrance qui n’arrive plus de l’extérieur, mais qu’il s’impose à lui-même à partir d’une activité sportive et corporelle contraignante, mais choisie, l’adolescent pourra transformer l’inacceptable de l’Autre, (constitué par ses expériences infantiles) à travers un mouvement cathartique qui agira comme processus réparateur.
Transfert et projections seront moteurs des processus défensifs dans un cadre où ces phénomènes sont particulièrement mis à l’épreuve, sans, bien entendu, faire l’objet d’interprétation. L’objectif restant le jeu corporel... Cependant, l’adulte présent, qu’il soit appelé « professeur », « maître » ou par son prénom, est à une place toute particulière, car, figure paternelle et objet d’identification et de rivalité, il tient un rôle imaginaire éminemment important dans les représentations idéalisées de l’enfant et de l’adolescent. Néanmoins, celui-ci sait grâce à l’expérience du combat, (randori, kumité, kata...) que l’agressivité libérée pendant l’entraînement et contre l’adulte ne met pas en jeu son équilibre libidinal de sujet, et qu’il peut évoluer en renforçant son moi sans crainte de morcellement.
Dans le jeu convivial de l’activité sportive, et ici en l’occurrence le judo ou le karaté, le jeune sort de son environnement familial pour trouver un espace d’échange où chacun des participants s’appuie sur la recherche de l’autre pour mieux se découvrir. Chaque combat est identique pour les deux partenaires et, tantôt gagnant, tantôt perdant, le seul vainqueur est celui qui progresse pour lui-même, en s’aidant de l’autre et des autres. Dans ces techniques de corps, seul on n’apprend rien. Il y a toujours un Tori et un Uke qui s’aident mutuellement.
Les processus sadiques et masochistes se régulent, s’équilibrent, pour mieux réparer ou tout au moins colmater les fissures de l’existence. La force du groupe et sa contenance autorisent de nouvelles représentations. Il agit comme espace transitionnel, au sens winnicottien, entre une famille et son cadre symbolique et le moi de l’adolescent en pleine recherche d’autonomie et d’identité. Sur le tatami, pas de hiérarchie autre que la connaissance technique symbolisée par la couleur des ceintures et le sentiment d’appartenance à une équipe, à un groupe de référence.
« Le groupe est une entité psychologique, un organisme vivant indépendamment des individus qui le forment. Il a des humeurs et des réactions, un esprit, une atmosphère un climat », nous dit Foulques, cité par C. Néri (1997). À travers la sensation corporelle et l’esprit d’équipe, le judo, le karaté do ou l’aïkido sont d’excellents médiateurs qui concilient apprentissage et créativité.
Mais, quand on parle d’apprentissage, des règles et des rituels sont nécessaires, particulièrement dans les sports de combat, qui vont ramener l’élève à une position de relaxation, de concentration et d’écoute, particulièrement importante pour la mentalisation de ce qui émerge subjectivement des combats et des entraînements.
Ce n’est pas pour rien que les fondateurs du judo (Maître Jigoro Kano), de l’aïkido (Maître Ueshiba) du karaté do (Maître Gichin Funakoshi) ont souligné et renforcé l’importance des rituels qui constituent une partie importante du cadre des arts martiaux. Ici, l’expression du corps qui se manifeste sous forme d’agressivité, de violence, de peur, d’évitement, doit nécessairement être canalisée par des idéaux symboliques aussi forts, sinon plus que la technique elle-même. Si le rituel « enferme le sujet dans un sens institué », c’est ici au profit du groupe d’appartenance, de ses idéaux et de ses objectifs.  
Le « moi peau » pour se référer à Didier Anzieu, qui contient les contenus psychiques à partir de l’expérience de la surface du corps, va progressivement retrouver sa place d’interface entre l’intérieur et l’extérieur.
Le groupe ici n’est pas un groupe thérapeutique. Il peut avoir cependant des effets thérapeutiques certains. Que l’on ne s’y méprenne pas, s’il reste un espace de rencontres et de nouvelles possibilités identificatoires, il permet avant tout à l’adolescent de découvrir qu’à travers son corps, il est en mesure de mieux accepter les aléas de l’existence et de mieux exploiter dans ses effets « l’image inconsciente de son corps » (Dolto, 1978).
Ainsi, les différentes « projections » au sens du judoka comme de celui du psychologue vont s’intérioriser et se reconnaître comme processus internes, capables de favoriser l’individuation du sujet et son remaniement psychique. Et progressivement en mesure de lui faire risquer la confrontation familiale et a fortiori sociale.

 

En conclusion

Ces médiations corporelles, que constituent le judo, le karaté do, l’aïkido... et où le Do qui signifie « esprit, voie » en japonais a une importance capitale, nous ont paru fort intéressantes pour des adolescents perturbés, en mal de repères et cependant en pleine recherche identificatoire, hors du champ familial et parental. Bien entendu elles ne suffisent pas et nécessitent, si possible, d’être associées à une prise en charge psychothérapeutique individuelle accompagnée, si l’adolescent le souhaite alors, d’entretien familiaux dès qu’il pourra s’autoriser à quitter le lien réel ou imaginaire qui l’empêche d’accéder à toute indifférenciation et autonomie.
Ces techniques de corps, dont l’essence même est de concilier le physique et le mental, contribuent pleinement à favoriser ce travail de séparation et d’individuation.
« Hors du processus de symbolisation qui met en jeu la loi, la parole, le désir de l’autre, le corps n’est plus lieu d’un sujet parlant, il est symptôme... » (Denis Vasse dans Un parmi les autres.) ■

Pour citer cet article

Mercier Christian  ‘‘Le corps comme espace transitionnel entre exigence familiale et sociale, et le désir d’autonomie du sujet‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/le-corps-comme-espace-transitionnel-entre-exigence-familiale-et-sociale-et-le-desir-d

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