Le psychologue et les ados qui fument des « joints »

Le Journal des psychologues n°251

Dossier : journal des psychologues n°251

Extrait du dossier : Le psychisme de l'enfant : neurosciences et psychanalyse
Date de parution : Octobre 2007
Rubrique dans le JDP : Pratiques professionnelles > Adolescence
Nombre de mots : 3500

Auteur(s) : Hachet Pascal

Présentation

Les raisons qui poussent à la consommation quotidienne du cannabis font l’objet de débats généralement tranchés. Soit ils prennent la forme d’une banalisation de ces conduites ou, à l’inverse, ils seraient annonciateurs d’une entrée dans de graves comportements addictifs. La réalité n’est pas aussi simple et nécessite une analyse plus nuancée.

Détail de l'article

Les interventions auprès des adolescents qui fument du cannabis

Le grand public et les spécialistes s’accordent sur un fait incontestable : la consommation de cannabis chez les jeunes a connu un spectaculaire développement depuis une quinzaine d’années en Europe. En revanche, lorsqu’il est question des raisons qui poussent des adolescents à fumer du cannabis, les débats prennent en général une tournure plus que discutable, car abrupte, manichéenne. On est persuadé que les jeunes fument du cannabis soit pour s’amuser, sans aucun signe de mal-être, soit parce qu’ils se trouvent dans le vestibule de l’enfer des « drogues dures », signe d’une toxicomanie débutante et inéluctable…
Mon expérience de la prise en charge de ces personnes et de leur entourage dans un centre de soins spécialisés aux toxicomanes (CSST) et dans un point accueil écoute jeunes (PAEJ) révèle que la réalité est beaucoup plus nuancée. Une clinique du cas par cas est impérative. À cet effet, mes interventions auprès de consommateurs de cannabis poursuivent deux objectifs complémentaires :
Évaluer le degré d’attachement psychique de l’adolescent au produit, sachant que ce degré va, grosso modo, de pair avec la fréquence de la consommation de cannabis :
– Le jeune a-t-il fumé un ou plusieurs « joints » de cannabis pour vivre une expérience sans suite ?
– En consomme-t-il parfois pour faire la fête avec ses amis, sans que cette pratique envahisse sa vie quotidienne ?
– Fume-t-il des « joints » de cannabis chaque jour et de façon solitaire, pour limiter les conséquences mentales et relationnelles de la crise adolescente ou pour « donner le temps au temps », face à une situation stressante dont la « digestion » psychique est difficile ?
– Est-il « accro » au cannabis qu’il consomme alors pour se « défoncer », au point que, sans cela, l’existence lui paraîtrait insupportable, dans le but plus ou moins avoué d’anesthésier un mal-être important ?
Selon la situation sont proposés au jeune consommateur de cannabis soit des rencontres informelles à caractère informatif (en cas d’usage expérimental), soit des entretiens de « guidance » (en cas d’usage occasionnel, voire un peu régulier), soit une prise en charge psychothérapique (en cas d’usage très régulier et d’usage addictif).
Évaluer les représentations du jeune au sujet des risques liés à sa consommation. Si les adolescents qui fument du cannabis circonscrivent rapidement les sensations que le produit leur procure, ils ignorent souvent, ou banalisent, les risques qui en résultent : les troubles de la mémoire et de l’attention, l’altération de la vigilance au volant, etc. Quel que soit le rapport d’un jeune donné au cannabis, j’explore les connaissances et les représentations de cet adolescent et je l’aide à les modifier. Cette pratique préventive prend de façon résolue appui sur l’expérience de la consommation du jeune et stimule sa capacité de la questionner.

 

D’un bon usage de la métaphore

La diversité des rôles que les adolescents peuvent faire jouer au cannabis est liée de manière étroite à leurs besoins psychologiques d’autonomie et d’attachement. Les métaphores du nageur et de la bouée sont éclairantes en la matière.
Le jeune qui essaye de fumer du cannabis puis qui s’en détourne fait penser à un nageur à qui l’on propose une bouée pour améliorer sa natation et qui s’aperçoit qu’il n’en a pas du tout besoin et, même, que ses mouvements s’en trouvent limités ou rendus maladroits.
L’adolescent qui consomme du cannabis lorsqu’il fait la fête, et seulement à cette occasion, est, lui, comparable à un bon nageur qui accepte de soulager de façon ponctuelle son effort au moyen d’une bouée.
Pour poursuivre la métaphore, le jeune qui consomme de manière régulière du cannabis sait nager, mais il tend à se crisper, à se fatiguer et à s’énerver, de sorte qu’il a du mal à tenir la distance. Pour éviter cela, il s’équipe assez souvent d’une bouée, même lorsqu’il n’en a pas forcément ou pas encore besoin. Cette protection lui évite de « boire la tasse » sous l’effet de la panique.
Enfin, l’adolescent qui fume du cannabis sur un mode addictif – c’est-à-dire soumis à la loi implacable du « c’est plus fort que moi » – sait peu ou ne sait pas nager. Sans bouée, il se noierait. C’est pour cela qu’il s’accroche comme de façon vitale au cannabis. Dans certains cas, c’est la peur de se noyer qui est à l’origine de l’attachement toxicomaniaque, mais on sait que la peur n’empêche pas le danger.

 

L’usage expérimental de cannabis

Dans quelques années, les adolescents à qui l’on n’a jamais proposé de fumer du cannabis constitueront sans doute une espèce éteinte. Que l’on s’en désole ou que l’on s’en réjouisse, le fait est que l’accès initial au produit est devenu très facile et déculpabilisant. Un meilleur copain, un voisin, un camarade de sport, parfois un animateur ou un « pion »… N’importe quel jeune peut tendre un « joint » de cannabis à un autre jeune pour qu’il voie « ce que ça fait ». De plus, avec le téléphone portable, un petit dealer de quartier peut livrer du cannabis dans l’heure !

 

Vignette clinique

Âgé de quinze ans, Florian consulte avec ses parents qui l’ont vu rentrer les « yeux rouges » de chez un ami, et l’ont pressé de questions jusqu’à ce qu’il admît qu’il venait de fumer un « joint ». L’adolescent se défend avec hargne et affirme qu’il s’agissait de faire une expérience : « Presque tout le monde fume au “bahut”. J’ai voulu essayer à mon tour. Il n’y a pas de quoi en faire un drame. » Son père objecte : « Qu’est-ce qui nous garantit que tu ne recommenceras pas ? » Florian argumente de manière posée : « C’est très simple, j’ai trouvé ça nul. Plus exactement, je n’ai rien ressenti, à part un mal de tête et une envie de vomir au bout d’une demi-heure. Le cannabis permet à certains de mes copains de rire et de se détendre, tant mieux pour eux. Moi, je sais que ce n’est pas mon truc. Et je n’ai pas envie de dépenser quinze euros pour une barrette alors que ça m’a rendu malade. De toute façon, je ne fume pas de tabac. J’ai dû me forcer pour avaler la fumée. » Je demande à Florian : « Comment fais-tu pour te détendre et t’amuser ? » Sa réponse est désespérément saine : « Je lis et je raconte des blagues. J’écris des poèmes aux filles qui me plaisent et je suis heureux quand elles rougissent. Je pratique plusieurs sports. J’aime les sensations que j’éprouve lorsque je marche dans la forêt. Je n’ai pas du tout besoin d’être ivre pour me sentir bien. » Vexé par leur suspicion, Florian lâche ensuite à ses parents : « Fouillez dans mes affaires si vous croyez que je fume du cannabis. Je vous montrerai aussi des tickets de caisse et vous verrez que je n’achète rien de louche avec mon argent de poche. Vous perdrez votre temps, mais s’il faut ça pour que vous arrêtiez de me surveiller, allez-y ! » J’ai reçu une seconde fois cet adolescent et ses parents. Je leur ai expliqué que Florian disposait de bons facteurs de protection psychologiques et qu’il poursuivrait très certainement son adolescence au moyen de repères sensoriels et relationnels « naturels », non toxiques. Après quelques hésitations, le père et la mère de ce jeune ont accepté de lui accorder foi en ce qui concerne le fait que sa consommation de cannabis n’avait représenté qu’une expérience sans suite, et ils ont décidé de tourner la page tout en restant disponibles pour parler avec lui des « drogues » en général.

 

L’usage occasionnel

« Je fais la fête, donc je fume du cannabis. » Cette affirmation pourrait définir l’usage occasionnel de ce produit. L’adolescent entretient ici un rapport qui varie sur un plan chronologique entre quelques semaines et plusieurs années avec le cannabis et il n’en consomme que dans le cadre précis de l’espace-temps de la fête. Certes, certains jeunes font si souvent la fête – par exemple toutes les nuits en période de vacances – que leur usage de cannabis est plus régulier qu’occasionnel. En dépit de la fréquence, très variable, des moments de fête où du cannabis est consommé, l’usage occasionnel est limité de façon rigoureuse au contexte de la fête. Il n’intervient jamais de manière solitaire, au travail ou chez soi. On entrevoit que cette consommation est indissociable de son caractère groupal.

 

Vignette clinique
Reynald, âgé de vingt ans, raconte : « Tout seul, fumer serait triste. Le cannabis, c’est pour mieux s’amuser avec les copains, et même avec des gens qu’on ne connaît pas si on sent qu’on peut leur faire confiance. Plus besoin d’avoir un sujet de conversation. Tout devient risible, n’importe quelle parole, n’importe quel objet. Je m’exprime dix fois plus que si je ne prenais rien. En plus, quand tout le monde est bien “cassé” par le produit, personne ne songe à se “mettre la honte”. Je sais que certains fument aussi pendant la semaine, mais c’est leur problème. Moi, hors de question que ça déborde dans le travail. D’ailleurs, j’évite de faire la fête le dimanche soir. Je m’amuse le vendredi et le samedi soir et je récupère le dimanche. »
Quand je reçois ce type de consommateur de cannabis, je résiste avec fermeté à son souhait d’être reçu en petit groupe, avec ses copains. Si plusieurs patients se présentent en même temps, je ne me laisse pas mettre devant le fait accompli. J’insiste sur la nécessité d’entretiens individuels, quitte à les voir ensuite ensemble pour qu’ils confrontent ce qu’ils ont dit et entendu lors de nos rencontres duelles. Ce choix technique se fonde sur le fait qu’un fumeur de cannabis ne dit pas la même chose au sujet de son expérience, selon qu’il se trouve seul ou non. En présence des copains, chacun a tendance à se cacher derrière le caractère ludique de sa consommation et évite, souvent avec des propos banalisants – « On se marre davantage et c’est tout » – ou en déplaçant le débat vers une dépénalisation revendiquée de l’usage de cannabis, de s’interroger sur sa relation singulière, subjective au produit.
En effet, si la plupart des fumeurs occasionnels de cannabis n’obéissent qu’à des motivations ludiques, d’autres se fondent aussi dans le cadre de la fête pour y cacher un certain mal-être, qui se traduit par une poursuite et, parfois, une amplification de leur consommation en dehors de ce cadre. En se plaçant sur la même longueur d’onde que les autres jeunes, ces individus échappent pendant quelques heures à leur malaise psychologique. Cette souffrance est tenue à distance par les effets euphorisants du produit, qui « adoucissent » aussi la conviction torturante d’être la seule personne du groupe à avoir une consommation problématique. Tout comme les buveurs d’alcool « addictés » qui sont rejetés par leurs compagnons de table lorsque le caractère compulsif de leur consommation est découvert, les « mauvais » fumeurs de cannabis craignent d’être exclus de leur groupe. Je leur explique que rien ne garantit que leurs copains ne soient pas dans la même situation qu’eux et que, dans ces conditions, il serait préférable de leur dire « je ne suis pas toujours bien dans ma peau et cela a une influence sur ce que le cannabis représente pour moi » que de rester dans des relations superficielles. Si le cercle de copains réagit alors par la négative, c’est qu’il n’avait aucune estime ou amitié pour celui qui a fait l’aveu de ses difficultés psychologiques.
Enfin, que le fumeur occasionnel soit un simple « fêtard » ou un individu en souffrance qui dissimule avec gêne une consommation importante, je l’invite dans tous les cas à réfléchir sur le rôle que les soirées où il fume du cannabis jouent vis-à-vis de sa capacité de penser, ressentir et communiquer. La parole et l’humour viennent plus facilement, mais qu’en reste-t-il au petit matin ? Les effets du cannabis ont-ils vraiment permis de tisser des liens ? L’estime et l’amitié se construisent au cours d’expériences satisfaisantes dont l’on peut se souvenir et parler pour les renouveler et les perfectionner. La construction du lien social est-elle efficace lorsqu’une substance psychoactive amène chacun à réagir avant tout en fonction d’une illusion de groupe créée par les effets de cette substance, au détriment de ce qui l’entoure réellement ? Lorsque l’on est sous ivresse cannabique, la parole et les sensations reçoivent-elles une inscription psychique ? L’effet sédatif du produit n’entretient-il pas plutôt un phénomène de « foule solitaire », où le contact avec l’autre est établi de manière chimérique ? Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de mépriser le patient, de l’accuser de passer des soirées « débiles » et de lui ordonner de cesser de le faire, mais de l’inciter à réfléchir au sujet de ce qu’il recherche et de ce qu’il trouve effectivement dans ce cadre de fête au regard de ses projets de vie actuels.

 

L’usage régulier

La plupart des adolescents qui fument de façon quotidienne du cannabis peuvent y renoncer sans redouter d’être submergés par une souffrance psychique que le produit cachait plus ou moins, et c’est tant mieux. Pourtant, ces jeunes ne sauraient être tenus pour des « fêtards » ou des « provocateurs ». Le mal-être lié à la crise d’adolescence est accentué chez ces sujets. Les enjeux d’autonomie et d’attachement psychiques qui sont normalement conflictuels à cet âge se traduisent par une intense « tempête sous le crâne ». Dans ce contexte, la consommation régulière de cannabis peut avoir plusieurs significations, parmi lesquelles :
Un procédé autocalmant qui facilite la gestion d’une agressivité à fleur de peau. On songe ici au rôle de Sorgenbrecher – « briseur de soucis » – que Freud (1930) prêtait aux produits stupéfiants.
• Un moyen pour accentuer la délimitation d’un espace à soi, d’une « bulle » où l’on cultive ses pensées et ses sensations à bonne distance des parents.
Le contournement d’une certaine gêne à se confier à d’autres jeunes, par exemple en matière de sexualité. Les rapports sexuels peuvent même être évités pendant un certain temps, si le sujet endort son désir à l’aide de l’action sédative du produit et s’il se procure des sensations agréables (et compensatrices) à l’aide de l’action euphorisante du cannabis.

 

Vignette clinique
Corinne, vingt ans, fume chaque jour un « joint » de cannabis avant de s’endormir. Elle consulte parce qu’elle redoute de devenir dépendante au cannabis, d’autant plus que sa famille compte plusieurs malades alcooliques et un héroïnomane, et parce qu’elle entrevoit que ce produit joue un certain rôle vis-à-vis de sa sexualité. Cette jeune fleuriste est capable de s’arrêter de fumer, mais précise que « c’est quand même mieux avec ». Corinne a un petit ami depuis deux ans. Elle qualifie leurs relations sexuelles de « potables ». Comme je lui demande : « Sans plus ? », elle murmure puis se lance : « Sans le cannabis, c’est un peu compliqué. J’ai toujours eu peur de faire l’amour. Au moment de mes premières règles, ma mère et ma grand-mère m’ont dit que les hommes étaient fourbes, le plaisir sexuel illusoire et l’expérience de la maternité pénible, voire mutilante. Ces descriptions sinistres m’ont marquée. Je n’y pense pas quand je suis avec mon ami, mais je me rends compte que j’ai besoin d’un “plus”. En fumant du cannabis le soir, je suis systématiquement gagnante. Quand je n’ai pas de rapports sexuels, ça me permet de m’endormir sans trop réfléchir et, quand j’en ai, ça m’aide à me détendre pour accueillir mon ami et avoir du plaisir. Je me suis aperçue de ça l’été dernier. Nous étions en vacances et j’avais décidé d’arrêter de fumer du cannabis. Je ne devais pas me lever tôt pour aller travailler et j’ai donc supporté sans problème de ne pas avoir envie de dormir avant 1h ou 2 h du matin. Par contre, quand mon ami m’a pénétrée, ça m’a fait mal. Il s’est interrompu puis je me suis énervée après lui. On en a reparlé le lendemain et je me suis aperçue que l’absence de cannabis m’avait empêchée de me laisser aller comme d’habitude. C’est comme si le produit me servait de “préservatif mental”. Je songe maintenant à faire une psychothérapie. » Dont acte.

 

L’usage addictif de cannabis

Le grand public, mais aussi certains professionnels de l’aide aux usagers de drogues ont cru, pendant longtemps, qu’il n’existait pas de toxicomanie au cannabis. Le fait que ce produit n’engendre pas de dépendance physique a concouru à alimenter cette représentation. Même cliniques, les faits insistent cependant. Certes très minoritaires, certains des fumeurs de cannabis que je reçois sont dans l’impossibilité de maîtriser leur consommation. Ils perçoivent de façon claire – surtout s’il s’agit de postadolescents (dix-huit à vingt-cinq ans) – que l’envie « d’en prendre » est plus forte que l’envie d’arrêter et ils sentent parfois qu’il existe un lien de cause à effet, voire sont capables de l’établir de manière consciente (ce lien n’a pas force de vérité intangible, mais il fournit à l’adolescent et au clinicien une base de travail), entre le caractère franchement problématique de leur consommation et leur difficulté à exister sur le plan psychique, leur mal-être.

 

Vignette clinique
Bruno, âgé de vingt-deux ans, vendeur dans un magasin de bricolage, vient me voir de la part de son médecin de famille, à qui il vient de confier qu’il n’arrive plus à « arrêter le cannabis ». Il fume en moyenne dix « joints » de cannabis par jour, avant, pendant et après son travail. Il sort chaque week-end et participe à toutes les soirées « techno » de la région. Il passe alors à la vitesse supérieure, puisqu’il utilise une pipe à eau – un « bang » – qui accentue les effets sédatifs du cannabis au point qu’il a déjà perdu plusieurs fois connaissance. Bruno consacre nos premiers entretiens au récit de sa vie professionnelle. Grand, mince, mobile et souriant, il a un excellent contact avec la clientèle, mais il perd ses moyens quand il s’agit de faire valoir ses qualités (demande d’augmentation de salaire ou de promotion) auprès de son employeur. Il aborde sa vie sentimentale. Là encore, il rencontre des difficultés. Ce beau garçon est souvent approché par des jeunes femmes. Le problème est qu’il est bloqué au moment de concrétiser. La dernière fois, une séduisante décoratrice l’a invité chez elle et, après un dîner aux chandelles, s’est presque collée contre lui. Confus, il a prétexté l’heure tardive pour partir. Bruno s’arrange de manière compulsive pour ne pas revoir les jeunes femmes disposées à lui accorder leurs faveurs. Il se persuade qu’elles ne veulent plus de lui et il ne les recontacte pas. Chaque fiasco de ce type entraîne une forte augmentation de sa consommation de cannabis, un peu comme certains individus noient leur chagrin dans l’alcool. Il y a deux ans, à la suite d’une rupture sentimentale avec une demoiselle qu’il jugeait étouffante – « elle était tout le temps sur mon dos. Je n’en faisais jamais assez selon elle » –, il a dû retourner chez ses parents. Mais ce nouvel environnement n’a pas été meilleur pour lui. En effet, sa mère le traite toujours comme un « gamin ». Elle le pourchasse de recommandations ennuyeuses et pénètre sans prévenir dans sa chambre qu’il a dû équiper d’une serrure. Son père est peu communicatif. Cet homme dirige une entreprise de pompes funèbres. Bruno se rappelle qu’enfant, il était terrorisé par les cercueils entassés dans la cave de la maison, qui sert d’atelier de menuiserie. Il craignait d’être mis vivant dans une des « boîtes » puis enterré. Ses parents riaient de sa peur et lui racontaient d’horribles histoires de morts qui agrippent les enfants non obéissants avec leurs parents et les emportent dans leur monde atroce…
L’attitude actuelle des parents entretient, elle aussi, l’addiction au cannabis de Bruno. Les effets du produit calment l’agressivité impulsive de Bruno à l’égard de ses parents et l’aident à déployer un espace mental, où les ordres et les questions de sa mère lui parviennent de façon assourdie. Être « accro » au cannabis permet à ce grand adolescent d’effacer son tiraillement entre, d’un côté, son attachement à des images parentales nocives, dont il est de surcroît dépendant sur le plan financier (au moins parce que sa consommation intensive de cannabis lui revient très cher), bien qu’il travaille à temps complet, d’un autre côté, d’importantes hésitations sexuelles. Se dessine une conjoncture psychique où le désir de s’allonger avec une femme est dévasté par la peur infantile, mais persistante d’être enterré vif et happé par des morts…
Après quelques entretiens destinés à évaluer son degré de dépendance psychologique au cannabis et sa connaissance des risques liés à sa consommation, Bruno a accepté ma proposition d’entamer une psychothérapie. ■

 

 

Bibliographie

Freud S., 1930, Malaise dans la civilisation, PUF, 1981, Paris.
Hachet P., 2000, Ces Ados qui fument des joints, Fleurus, Paris.

Pour citer cet article

Hachet Pascal  ‘‘Le psychologue et les ados qui fument des « joints » ‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/le-psychologue-et-les-ados-qui-fument-des-joints

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