Connaître et penser, pour quoi faire ? Apports de la théorie de Freud

Le Journal des psychologues n°263

Dossier : journal des psychologues n°263

Extrait du dossier : Violences dans l'adolescence
Date de parution : Décembre - Janvier 2009
Rubrique dans le JDP : Regards sur
Nombre de mots : 4400

Auteur(s) : Saint-Martin Xavier

Présentation

Dans une démarche qu’il voulait scientifique, Sigmund Freud a élaboré un modèle mécaniste et déterministe de l’appareil psychique, caractérisé par la circulation d’énergie dans un réseau évolutif de représentations, qui lui a permis d’aborder de façon originale les questions de la connaissance et de la pensée. Après Freud, quel bénéfice les sciences cognitives pourraient-elles tirer de la prise en compte de déterminants tels que le corps, l’inconscient et le désir ? À les négliger, la modélisation des fonctions cognitives prendrait un risque méthodologique important. L’auteur appelle donc à une multidisciplinarité ciblée.

Détail de l'article

La présente contribution a pour but de proposer aux chercheurs en sciences cognitives une facette de la théorie de Freud, espérant ainsi attirer leur attention sur l’intérêt de la psychanalyse pour approcher les mécanismes à l’œuvre dans ce qu’il appelait « l’appareil psychique ». Je souhaite également faire savoir à la communauté psychanalytique qu’elle pourrait fructueusement participer aux travaux en cours dans les domaines des sciences cognitives, car celles-ci ­disposent d’outils et de connaissances que Freud aurait probablement exploités s’ils avaient été disponibles à son époque.

 

L’appareil psychique, comme une machine
Freud s’est donné pour but d’établir les lois de fonctionnement de ce qu’il appelait « l’appareil psychique » selon une démarche relevant du réalisme scientifique, qui postule que tout objet a des propriétés indépendantes de l’observateur. Pour cela, Freud a voulu partir d’un principe de base simple, celui de l’évitement de l’excitation, également appelé principe de plaisir / déplaisir : « Nous avons adopté la fiction d’un appareil psychique primitif, dont le travail est caractérisé par la tendance à éviter une accumulation d’excitations et à se mettre le plus possible à l’abri de l’excitation. » (Freud, 1980, p. 508.)
Considérer que toutes les productions psychiques, sans exception, sont significatives du fonctionnement de l’appareil, c’est déjà délimiter le champ de la théorie psychanalytique. Pour autant, Freud nous indique que son propos est scientifique : « Les analystes, par contre, ne peuvent dénier qu’ils procèdent des sciences exactes et qu’ils font partie de leurs représentants. […] Les analystes sont au fond d’incorrigibles mécanistes et matérialistes, même s’ils se gardent bien de dépouiller ce qui concerne l’âme et l’esprit de ses particularités encore inconnues. » (Freud, 1985b, p. 9.)
Cela posé, la psychanalyse considère que les hasards de la vie d’un individu, tout particulièrement pendant ses premières années, sont un déterminant essentiel de la constitution et de l’évolution de son appareil psychique. Admettre cela, c’est déjà admettre que le réalisme scientifique doit composer avec le constructivisme et la systémique, lesquels « proposent une alternative qui consiste à étudier conjointement système observant et système observé » (Chamak, 2004, p. 79), c’est-à-dire le sujet et son environnement.
Puisque aucune production psychique n’est à négliger, l’inconscient apparaît comme une hypothèse nécessaire pour expliquer causalement des événements psychiques qui semblent dépourvus de cause : « En laissant de côté une partie de nos fonctions psychiques, […] nous méconnaissons l’étendue du déterminisme auquel est soumise la vie psychique. […] Or, dans la vie psychique, il n’y a rien d’arbitraire, d’indéterminé. […] La distinction entre la motivation consciente et la motivation inconsciente une fois établie, notre conviction nous apprend seulement que la motivation consciente ne s’étend pas à toutes nos décisions motrices […], et il en résulte que le déterminisme psychique apparaît sans solution de continuité. » (Freud, 1976a, p. 258, p. 260, p. 272.)
Mais alors, quel est le domaine de la psychologie ? Il est précisément délimité par la méthodologie dont elle relève : rechercher l’enchaînement des causes et des effets, tous psychologiques, jusqu’à épuiser l’information que la psychologie, ce faisant, peut apporter. Et certes, à l’origine de la chaîne causale, Freud met en garde d’exclure une cause organique : « L’édifice théorique de la psychanalyse, que nous avons créé, n’est en réalité qu’une super­structure que nous devons asseoir sur sa base organique. Mais cela ne nous est pas encore possible. » (Freud, 1985a, p. 366.)

 

Représentation et association
Pour Freud, les perceptions inscrivent des traces mnésiques dans l’appareil ­psychique. Divers mécanismes psychologiques les utilisent pour construire des « représentations ». L’important est que les représentations sont toujours le résultat d’un travail psychique de transformation.
Voilà qui nous introduit à la « métapsychologie » freudienne : les phénomènes psychiques consistent exclusivement en des augmentations, déplacements et diminutions de l’énergie des représentations. Cette énergie, inconsciente en elle-même, n’a d’effets conscients qu’en fonction du plaisir ou du déplaisir qu’elle engendre : « La conscience, sorte d’organe des sens pour l’appréhension des qualités psychiques, peut, dans la vie éveillée, subir deux sortes d’excitations : d’une part, et surtout, les excitations périphériques, excitations du système perceptif ; de l’autre, les excitations du plaisir et du déplaisir, qui se révèlent être presque les seules qualités psychiques caractérisant la transformation de l’énergie à l’intérieur de l’appareil. » (Freud, 1980, p. 488.)
Une représentation peut donc se retrouver temporairement chargée d’énergie, dont l’effet conscient de plaisir ou de déplaisir est appelé « affect ». Mais, conformément au principe déterministe, cet événement, quoique momentané, n’est pas fortuit : cette représentation ne s’est trouvée ­porteuse d’énergie que parce qu’elle était en position de la recevoir d’une autre ­représentation.
Pour illustrer fonctionnellement ce principe associationniste ainsi posé, Freud utilisa la notion de « frayage », qui est la formation d’une liaison. Le frayage est le support de l’organisation progressive de l’appareil psychique, organisation autorisant la rétention et l’évocation de souvenirs. Freud, en l’occurrence, va jusqu’à proposer le mécanisme par lequel ces liaisons associatives se produisent, et surtout se renforcent. Ce mécanisme est celui de la répétition de l’association : « Durant le passage de la quantité (Q), la résistance est supprimée pour se trouver ensuite rétablie – mais seulement jusqu’à un certain niveau proportionnel à la quantité (Q) qui a passé, de telle sorte que la fois suivante une quantité plus petite puisse traverser et ainsi de suite. » (Freud, 1980, p. 335.)
L’on y retrouve la fameuse « loi de Hebb », qui sera redite – et baptisée ainsi – un demi-siècle plus tard.
Pour autant, Freud s’est là encore limité à l’aspect fonctionnel de l’association, laissant à d’autres la question de son support matériel : « Vous verrez bientôt clairement ce qu’est l’appareil psychique. Mais ne demandez pas, je vous en prie, de quoi il est bâti ! Cela est sans intérêt psychologique, et reste à la psychologie aussi indifférent qu’à l’optique de savoir si les parois du télescope sont en métal ou en carton. » (Freud, 1978b, p. 109.)

 

Sexualité et libido
Freud s’est évidemment posé la question de la source de cette énergie qui circule au gré des liaisons entre représentations. Originellement, c’est l’autoconservation : il s’agit avant tout que l’appareil psychique satisfasse les besoins vitaux. Un besoin vital, toujours d’origine corporelle, augmente l’énergie dans des représentations (déplaisir, donc), tandis que la satisfaction de ce besoin, puisqu’elle réduit l’afflux d’énergie dans les représentations concernées, est ressentie comme un plaisir.
Ce que Freud appelle la « pulsion d’autoconservation », c’est ce processus par lequel un besoin vital, prenant sa source dans le corps, active des représentations dans l’appareil psychique, imposant ainsi un travail à l’appareil : « […] l’accumulation de l’excitation […] est éprouvée comme déplaisir, et elle provoque l’activité de l’appareil en vue de répéter l’expérience de satisfaction qui impliquait une diminution de l’excitation et était ressentie comme plaisir. Nous avons appelé “désir” ce courant de l’appareil psychique qui va du déplaisir au plaisir ; nous avons dit que seul un désir pouvait mettre l’appareil en mouvement et que le cours de l’excitation y était automatiquement réglé par la perception du plaisir et du déplaisir. » (Freud, 1980, p. 509.)
Quand un plaisir est recherché non plus par nécessité vitale, mais seulement pour lui-même, Freud le qualifie de sexuel et parle donc de « pulsions sexuelles ». On voit à quel point le sexuel, chez Freud, n’a qu’un rapport lointain avec le génital.
Finalement, l’objet d’étude de la psychanalyse, c’est le destin des pulsions ; leur énergie est appelée libido ; la source de cette énergie est somatique.
En termes dynamiques et énergétiques, l’essentiel est que de la libido circule dans le réseau de représentations, au gré d’associations qui ne sont ni aléatoires ni figées. Conformément au principe du déterminisme auquel Freud tient, tout le problème est donc de comprendre le parcours de cette énergie dans l’appareil psychique, à travers l’étude (théorique et clinique) des effets de conscience que sa circulation engendre.
Les lois de fonctionnement de l’appareil psychique illustrent la singularité de la clinique face à la généralité de la théorie ; car, si les représentations et les associations sont propres à chaque individu, il partage avec son espèce les mécanismes généraux de leur constitution et de leur évolution.

 

Connaître et penser, pour quoi faire ?
Il faut un certain apprentissage pour savoir satisfaire un désir ; apprentissage qui rendra possible, dès le retour du désir, l’action sur le monde permettant de le satisfaire. Là commence la cognition : l’élaboration d’un plan d’action adapté, qui est à la charge de la pensée, n’est rendue possible que par la trace des expériences passées.
Mais seul un désir peut mettre l’appareil en mouvement ; il n’y a pas de pensée sans désir, il n’y a pas de désir sans corps. C’est un point d’achoppement – et donc une condition de succès – de toute simulation des phénomènes psychiques, fût-elle informatique.
Un tel appareil psychique a ceci de particulier que ses productions sont strictement indistinguables de sa construction : il est nécessairement individuel, historique et dynamique, autant du point de vue de ses représentations que du réseau d’associations qu’elles tissent entre elles. En fait, c’est le propre de tout appareil « construit pour l’association », pour autant qu’il a la capacité de recueillir et d’exploiter des expériences constamment nouvelles, qui viendront enrichir ce qui a été retenu des expériences antérieures.
Un tel affinement perpétuel de sa propre organisation est qualifié d’autopoïèse. Toute modélisation de l’appareil psychique se doit de tenir compte de ce mode d’organisation, faute de quoi elle serait inapte à répondre de l’historicité de son développement. Remarquons que le fait d’ajuster son savoir et ses actions, pour atteindre de mieux en mieux un but, peut être assimilé à un mécanisme de rétroaction. On revient ainsi à un domaine qui se trouve à la racine des sciences cognitives : la cybernétique des années 1940.
Ce que Freud offre de nouveau, c’est qu’il indique le motif de cette rétroaction constructive : elle ne sert qu’à satisfaire les désirs.

 

Spécificité du sexuel
Il est cependant évident que les voies de satisfaction d’un désir prenant sa source dans une pulsion d’autoconservation sont fortement contraintes par les nécessités biologiques de la survie. A contrario, la recherche du plaisir pour lui-même – ce qui, nous l’avons vu, caractérise les pulsions sexuelles – ne se voit rien imposé de nécessaire quant à l’objet susceptible de le satisfaire. Il en résulte une propriété tout à fait essentielle des pulsions sexuelles : elles sont déplaçables, c’est-à-dire que toute pulsion sexuelle peut changer d’objet, pour élire à sa place un objet substitutif. Elle change alors de représentation psychique. Tout se joue là, puisque les pulsions ne sont observables que par les représentations qu’elles chargent d’énergie. Ces déplacements tombent plutôt bien, puisque l’éducation, la culture et la morale interdisent à tout individu certains moyens d’accès au plaisir.
Le résultat, c’est le refoulement : les représentations inconvenantes ne sont plus accessibles, en tant que telles, à la conscience. Il n’en reste pas moins qu’elles aussi sont le lieu de la circulation d’énergie, au gré des liaisons qu’elles entretiennent avec d’autres représentations, refoulées ou non. Elles continueront donc à participer au travail associatif ; leur énergie agira toujours dans la sphère des émotions, par l’intermédiaire de représentations substitutives qui pourront avoir des effets conscients dont le motif échappera au sujet : « L’hystérique que A fait pleurer ignore qu’il ne s’agit que d’une association entre A et B où B lui-même ne joue aucun rôle dans sa vie psychique. […] Le phénomène pathologique est un processus de déplacement […]. » (Freud, 1980, p. 361.)
Se dessine ainsi une sorte de partitionnement de l’appareil psychique, qui introduit à la notion de « topique » freudienne. Ne pouvant pas la détailler ici, retenons que Freud imagine l’appareil psychique comme constitué d’instances ayant chacune ses lois propres, telles que conscient / inconscient, ou, plus tard, Moi / Ça. Pour autant, ces instances ne sont en aucun cas disjointes. Par exemple, des complexes représentatifs peuvent leur être transverses. Ou encore, une représentation peut changer d’instance. Enfin, l’énergie ne cesse de passer de l’une à l’autre, au gré des connexions entre représentations.
Il en résulte que les frontières des différentes instances psychiques sont tout à fait labiles, au point même que leur délimitation est parfois impossible : « Les contours linéaires, tels qu’on les voit dans les dessins ou la peinture primitive, ne peuvent nous faire saisir les particularités du psychisme ; les couleurs fondues des peintres modernes s’y prêteraient mieux. […] Il est fort vraisemblable que les divisions sont très variables chez les différents individus, qu’elles se modifient même durant le fonctionnement et qu’elles peuvent momentanément s’effacer. » (Freud, 1981, p. 106.)

 

Le Moi, acteur conflictuel de la pensée
Le « Moi » est une telle instance, essentielle au regard des sciences cognitives : c’est lui qui a pour rôles d’éviter le déplaisir et de rechercher comment satisfaire les désirs par le travail de pensée, puis par l’action adaptée. À ce titre, il est responsable de l’épreuve de réalité. Épreuve de réalité dont l’inconscient n’a que faire, puisque le déplacement des pulsions sexuelles leur enlève toute contrainte quant à leurs voies de satisfaction.
Cela est une deuxième étape importante de la théorie freudienne : nous avons vu comment la foi en le principe du déterminisme avait rendu nécessaire l’hypothèse de l’inconscient ; maintenant, c’est la capacité d’action adaptée qui impose l’existence d’un système complémentaire à celui de l’inconscient et qui s’en distingue par ses lois de fonctionnement.
Par malheur, le Moi est donc fatalement un lieu de conflits :
● conflit avec les désirs inconvenants, donc refoulés, mais qui continuent de participer au travail de la pensée par le biais de représentations substitutives, davantage acceptables moralement ;
● conflit entre les exigences des désirs moralement acceptables et les contraintes que la réalité impose pour les satisfaire.
Ces conflits contraignent les processus de pensée : penser consiste certes à suivre les associations existantes, mais en opérant un choix électif parmi ces associations : « […] dans la réflexion il y a, de plus, une critique. Cette critique fait éliminer une partie des idées apparues après perception, elle coupe court à d’autres pour ne pas suivre leur cheminement, fait que d’autres enfin ne parviennent même pas à franchir le seuil de la conscience et soient réprimées avant d’être perçues. » (Freud, 1980, p. 95.)
Rude tâche, donc, de penser sous de telles contraintes. Celles-ci ont pour effet de provoquer des fautes de raisonnement qui peuvent se manifester sous la forme de prise de conscience (par le locuteur ou l’interlocuteur) d’une incohérence dans l’enchaînement des pensées, incohérence due à l’effet parasite de représentations ou d’associations inconscientes.
Pour autant, et c’est bien le problème, le Moi doit pouvoir exploiter tous les souvenirs nécessaires à la bonne mise en œuvre du principe de réalité, y compris ceux qui sont déplaisants ou inconvenants. De sorte que le Moi a la capacité de tenir compte d’un éventuel développement de déplaisir, puis d’agir sur la représentation source du déplaisir, afin d’inhiber ce développement. Telle est l’essence non seulement du mécanisme de refoulement, mais de tous les mécanismes de défense. Pour cela, le Moi exploite, là encore, la notion de frayage : il s’agit de créer des associations qui détourneront l’énergie des représentations qui, si elles étaient chargées, engendreraient du déplaisir.
Il existe donc deux destins possibles d’un matériel psychique :
● l’oubli progressif, normal, qui est provoqué par le manque d’usage des voies d’association concernant la représentation ;
● l’oubli défensif, quand un processus de défense inhibe des liaisons.

 

L’intelligence, c’est aussi rêver et créer
Ainsi, la pensée humaine ne correspond aucunement à l’image de l’automate qui enregistre, calcule puis restitue ; elle est, au contraire, un travail psychique de falsification de l’inscrit, comme l’a rappelé Claude Le Guen : « La psychanalyse se définit précisément par les déformations du souvenir dans la mémoire, par ses ratés et ses oublis. Son intérêt ne se centre pas sur le texte gravé, mais sur les ratures, les effacements et les changements ; il ne se porte pas tant sur le texte initial éventuel que sur les raisons qui amenèrent à la déformation de ce texte : à supposer qu’il y eut un écrit, le sens n’est pas dans l’écrit, mais dans ses déformations. » (Le Guen, 1981, p. 1121.)
Les situations de méconnaissance, voire de déni, sont consubstantielles à la pensée. Au regard des sciences cognitives, il s’agit d’une inversion radicale de point de vue : si l’appareil psychique doit connaître la réalité, ce n’est pas sa fonction première ni son objectif ultime ; c’est seulement nécessaire pour satisfaire le désir, ce sur quoi des psychanalystes ont insisté en le présentant comme une thèse fondamentale de la psychanalyse : « En cela, la psychanalyse a affaire au moi de l’analysant entendu comme un sujet de la jouissance, à distinguer soigneusement d’un je ou sujet de la connaissance. […] C’est à la mise en place d’une économie libidinale que travaille la dynamique pulsivo-représentative, ou plus précisément à la fabrication d’un moi en tant que partie ­organisée du ça, un moi dont la visée est de jouir dans une articulation aussi heureuse que possible à la réalité, pas de s’absorber dans la connaissance de celle-ci. » (Gagey, 1993, p. 134.)
Et parce que l’appareil psychique n’est pas essentiellement un appareil à connaître, il est – par là même – capable de ­rêverie, d’imagination, de créativité : « [le psychisme inconscient] n’est pourtant pas responsable uniquement des erreurs et des illusions qui peuvent affecter la conscience, puisqu’il est aussi une des sources importantes de sa créativité » (Green, 1995, p. 317).
Il ne me semble donc plus possible d’étudier la cognition en négligeant le rôle du désir et de l’inconscient. Ils en sont partie prenante. Les épistémologues des sciences ont d’ailleurs identifié de longue date leur importance dans les mécanismes de la découverte, de l’invention, de la démonstration, sans parler de la création artistique.

 

Comment faire des artefacts intelligents ?
Cette conception de l’appareil psychique telle que Freud nous l’offre n’autorise pas pour autant à exclure la possibilité technique de simuler les activités supérieures de l’Homme ; elle n’autorise pas plus à rejeter l’approche mécaniste pour envisager de telles simulations. Jacques Lacan l’a rappelé clairement en son temps : « Il y a une mutation en cours de la fonction de la machine, qui laisse derrière elle tous ceux qui en sont encore à la critique du vieux mécanisme. Être un tout petit peu en avance, c’est s’apercevoir que cela implique le renversement total de toutes les objections classiques faites à l’emploi de catégories proprement mécanistes. » (Lacan, 1978, p. 45.)
Hélas, tout du moins en ce qui nous concerne ici, la « machine de Turing » a promu une vision partiale du processus de pensée, en tant que manipulation calculatoire de symboles ; mais assimiler l’intelligence à la manipulation de symboles, c’est « confondre puissance du calculable et richesse du pensable » (Durand-Richard, 2004, p. 9). Pourtant, les systèmes informatiques les plus puissants actuellement ont des capacités matérielles du même ordre de grandeur que le cerveau. Cela ne les rend manifestement pas intelligents, au moins pour trois raisons :
● la connectivité massive semble bien plus essentielle que la rapidité ;
● cette connectivité du cerveau est issue d’une longue évolution qui le met en rapport extrêmement étroit avec le corps et avec l’environnement ;
● le cerveau est constamment reconfigurable à l’échelle locale, propriété qui est tout autant la condition que l’effet de son fonctionnement. C’est par elle qu’il est capable d’apprentissage.
Modélisation élargie
L’enjeu est donc d’intégrer, dans toute tentative de réalisation d’artefacts intelligents, tout ce qui fait un être humain ; ce que je soutiens ici, c’est que des notions telles que l’inconscient et le désir sont indispensables à toute modélisation pertinente des activités psychiques supérieures. Plus encore : ne pas en tenir compte, c’est prendre le risque de passer à côté de l’essence même du génie de l’être humain.
Sur un plan strictement épistémologique, on peut montrer que le seul déterminisme est inapte à offrir une théorie de l’appareil psychique qui permettrait de prévoir son devenir. Il s’agit alors d’élaborer une pratique, une méthode, apte à rendre compte d’un appareil psychique singulier. Singulier, car chaotique, contingent, et en perpétuel devenir. Une voie avait été proposée en 1995 : « Essayer d’imiter un esprit humain adulte nous oblige à beaucoup réfléchir au processus qui l’a conduit à cet état. […] Au lieu d’essayer de produire un programme qui simule l’esprit adulte, pourquoi ne pas plutôt essayer d’en produire un qui simule celui de l’enfant ? S’il était soumis à une éducation appropriée, on aboutirait au cerveau adulte. » (Pélissier et Tète, 1995, p. 279.)

 

L’intelligence, avec ses failles
Un autre débat mérite attention. On a vu, à travers l’œuvre de Freud, le poids considérable des processus non conscients dans la façon qu’a l’homme d’être à lui-même et au monde. J’ai souligné que ces processus peuvent être à l’origine de réponses non adaptées à son environnement ni même à l’intérêt du sujet. Faut-il alors les rejeter comme indignes de figurer dans les travaux des sciences cognitives ? La question est de savoir ce que les sciences cognitives perdent en traitant ces « ratés » comme quantité négligeable : « À peu d’exceptions près, l’intelligence artificielle dans son ensemble ne s’est préoccupée jusqu’ici que de ce que Freud appelait les processus secondaires de l’esprit, à savoir ceux qui concernent la pensée de sens commun, logique, rationnelle, réflexive ou potentiellement réflexive ; furent négligés, les processus primaires […]. » (Meltzer, cité dans Jorion, 1990, p. 95.)
Si les sciences cognitives se limitent aux mécanismes cognitifs pertinents quant à une bonne adaptation au monde, elles risquent de n’atteindre que l’implémentation d’une intelligence rationnelle et ­calculatoire, capable, dans le meilleur des cas, de démontrer des théorèmes. Ce résultat, hélas, ne semble pas essentiellement différent des résultats obtenus par l’informatique classique.
Au contraire, si on se donne pour objectif de créer un artefact intelligent, capable – et c’est essentiel – de créativité, il faudra bien accepter, concomitamment, les effets de faille, les « ratés » que j’ai évoqués et illustrés plus haut. Et il est vrai que le système cognitif ainsi implémenté ne sera alors pas en mesure de rivaliser avec la rigueur de l’intelligence artificielle classique, pour ce qui est de la compétence calculatoire ou analytique.

 

Conclusion et suite
Les sciences cognitives me paraissent donc, à l’issue de ce bref parcours, situées entre le Charybde de la logique brute – incapable de sens ni de créativité – et le Scylla de l’émotionnel – limité dans ses capacités d’analyse rationnelle.
Et pourtant, c’est bien dans cet entre-deux-là que l’homme se situe (comme il peut…), et peut-être est-ce la clé du problème. Reste à tenir compte – et profiter – de ce double aspect de la cognition humaine, qui concerne tout autant les approches symboliques que celles distribuées ; in fine, tenir enfin compte du désir dans la cognition, reconnaître l’union étroite du cognitif et de l’affectif. Ce n’est pas une mince affaire, d’autant moins qu’elle aboutit à la nécessité de tenir compte de la corporéité.
En conclusion, l’appareil psychique, du fait même de son mode de développement, ne peut offrir le génie sans accepter des « ratés ». De sorte que la modélisation de l’appareil psychique devra s’attacher à faire de même, à défaut de quoi elle n’offrira jamais le génie.
Maintenant que la biologie, les sciences cognitives et les sciences dures nous offrent de plus en plus de moyens de compréhension des processus à l’œuvre dans l’appareil psychique, je tenais pour indispensable de montrer les liens étroits que la psychanalyse peut entretenir avec ces sciences.
Puisse la vaste coopération multidisciplinaire, que j’appelle de mes vœux, reprendre et mener à bien l’œuvre freudienne. ■

 

Cette contribution s’appuie sur la publication récente d’un essai dans lequel l’auteur poursuit les mêmes objectifs (Saint-Martin, 2008).

 

 

Bibliographie

Chamak B., 2004, « Modèles de la pensée : Quels enjeux pour les chercheurs en sciences cognitives ? », Intellectica, revue de l’Association pour la recherche cognitive, 39.
Durand-Richard M.-J., 2004, « Introduction », Intellectica, 39.
Freud S., 1901, Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 1976a.
Freud S., 1926, « Psychanalyse et Médecine », in Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1978b.
Freud S., 1899, L’Interprétation des rêves, Paris, PUF, 1980.
Freud S., 1932, Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1981.
Freud S., 1915, Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, 1985a.
Freud S., 1921, « Psychanalyse et télépathie », in résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985b.
Gagey J., 1993, « Le “moi” et le “je” », Psychanalyse à l’université, 71 (18), Paris, PUF.
Green A., 1995, La Causalité psychique. Entre nature et culture, Paris, Odile Jacob.
Lacan J., 1978, « Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse », Le Séminaire livre II, Paris, Le Seuil.
Le Guen C., 1981, « Quand je me méfie de ma mémoire », Bloc magique, Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.
Saint-Martin X., 2008, L’Appareil psychique dans la théorie de Freud. Essai de psychanalyse cognitive, Paris, L’Harmattan.
Pélissier A., Tète A., 1995, Sciences cognitives, textes fondateurs (1943-1950), Paris, PUF.

 

Pour citer cet article

Saint-Martin Xavier  ‘‘Connaître et penser, pour quoi faire ? Apports de la théorie de Freud‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/connaitre-et-penser-pour-quoi-faire-apports-de-la-theorie-de-freud

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