Entre les murs, entre les mots. Si l’expression m’était contée

Le Journal des psychologues n°263

Dossier : journal des psychologues n°263

Extrait du dossier : Violences dans l'adolescence
Date de parution : Décembre - Janvier 2009
Rubrique dans le JDP : Culture
Nombre de mots : 800

Auteur(s) : Houssier Florian

Présentation

Le dernier film de L. Cantet, déjà remarqué pour ses deux précédents longs métrages flirtant déjà avec le document, fait œuvre. La Palme d’or du dernier festival de Cannes est un grand film humaniste, dense, soutenu, à vif. Comme un entomologiste, il scrute la relation professeur-élève dans un crescendo maintenu constamment sous tension. Au-delà du débat sur le caractère pédagogique du propos, L. Cantet montre comment les enjeux relationnels prennent le pas sur l’apprentissage, c’est-à-dire que la relation transférentielle est bien au cœur de toute « éducation au savoir ».

Détail de l'article

Écartons-nous. Et écoutons. Ce magnifique film sur le langage éclaire la façon dont les adolescents se l’approprient en le transformant. Certains adolescents ont d’ailleurs, paraît-il, délaissé l’américanisation de la langue française pour adopter une expression nouvelle : au lieu d’affirmer : « Je suis cool », ils disent actuellement : « Je suis moelleux. » Cette créativité maintenant la langue en mouvement se retrouve dans le film lorsque deux adolescentes, sans doute un peu trop séduites par leur professeur maître ès provocation, lui disent en substance : « Faut pas charrier. » Or, c’est bien ce qui infiltre tout le film, cette circulation de la libido (sa viscosité à l’œuvre, aussi) qui rend le lien si complexe, si proche et si violent à la fois. Charrier n’évoque pas seulement la charrette et ses transports ici émotionnels, mais aussi, en suivant le fil de sa définition : l’exagération, l’application d’une loi étrangère à toute raison.
Qu’a bien pu dire le professeur pour s’entendre dire qu’il charrie ? Quel ­dé­placement – toujours les transports – a encore frappé ? D’une expression à l’autre, il faut se remettre à entendre. Nous sommes au début du film, les enjeux sont encore balbutiants, l’année commence, c’est la mise en place. L’enseignant est au travail, avec une belle énergie, celle de l’espoir. À propos du sens d’un mot, les élèves butent ; il insiste, veut les attirer dans la logique du sens en s’adressant à tous, les considérant comme doués d’une intelligence précise pour trouver ce qui échappe. Il lance enfin : « Est-ce que ça ne vous met pas la puce à l’oreille ? »
Arrêt sur expression. Qu’est-il en train de dire ? Il veut certes attirer leur attention, les conduire comme tout pédagogue à un point donné d’intelligence éclairée. Mais lorsqu’on s’intéresse à l’origine de cette expression, on comprend autre chose, ailleurs. Si le sens de l’expression renvoie bien à l’idée de se douter de quelque chose ou se méfier de quelqu’un, un retour aux origines nous indique qu’au XIIIe siècle, cette expression symbolisait le désir qu’on peut ressentir pour une personne. Et, lorsqu’un amant trouvait une puce sur le corps de sa maîtresse, il lui arrivait de la placer dans un médaillon, d’où la coutume d’alors, mettre une puce en guise de boucle d’oreille. Et, par extension, les puces pouvant se loger dans les oreilles, on commençait déjà à avoir les oreilles qui sifflaient.
Quatre siècles plus tard, le sens se modifia : les puces ayant proliféré dans toutes les couches de la société, celui qui souffrait de démangeaisons pouvait avoir un air inquiétant. À partir de la gestuelle, l’expression devint alors synonyme d’être inquiet, agité. Puis, de fil en aiguille, tricotage indispensable, le sens s’est modifié pour glisser jusqu’à celui d’aujourd’hui, issu de l’idée de se douter de quelque chose.
S. Freud avait bien la puce à l’oreille lorsqu’il considéra que la transmission de la culture dans le temps était notamment véhiculée par les différentes formes de la langue, des proverbes aux poèmes, en passant par les expressions populaires. Il n’était pas non plus à côté de la plaque en repérant les origines sexuelles du langage, comme Jean de la Fontaine le narra dans ses contes :
« Fille qui pense à son amant absent
Toute la nuit, dit-on, à la puce à l’oreille
. »
Retour sur image : en tentant de tisser sa toile de savoir, l’enseignant traduit un désir de séduction à double tranchant ; les mots charriant ses pulsions le débordent lorsqu’il traite deux adolescentes de « pétasses ». Or, sur ce sujet, elles en connaissent un rayon et le mettent devant la réalité : une pétasse est une putain, cela et rien d’autre, quelles que soient les protestations peu convaincantes qu’il tente de donner, comme pour se camoufler. Un camouflet, c’est ce qu’il recevra à plus d’un titre. Car il a pété un câble, il a été comme piqué de la tarentule, à la fois agité par la morsure et trop passionné pour ne pas chuter. Force est de constater : aucune piqûre ne saurait être moelleuse.
A. Rey (1)  considère que la langue française s’est rarement mieux portée qu’aujourd’hui, notamment parce qu’elle résulte d’un brassage incomparable, d’un bouillonnement issu de mots provenant du monde entier. La langue, miracle de la mondialisation ?
 

 

Note
1. Linguiste, il est rédacteur en chef des éditions Le Robert.

Pour citer cet article

Houssier Florian  ‘‘Entre les murs, entre les mots. Si l’expression m’était contée‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/entre-les-murs-entre-les-mots-si-l-expression-m-etait-contee

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Damsel
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