La délinquance des adolescentes : une violence de genre ?

Le Journal des psychologues n°263

Dossier : journal des psychologues n°263

Extrait du dossier : Violences dans l'adolescence
Date de parution : Décembre - Janvier 2009
Rubrique dans le JDP :
Nombre de mots : 3900

Auteur(s) : Moyano Olivier

Présentation

Pendant longtemps, le phénomène de la délinquance des filles n’a pas été pris en compte. Or, il apparaît que le nombre de filles commettant des délits a eu tendance à augmenter au cours des dernières années. D’un point de vue psychopathologique, qu’est-ce qui fait la spécificité de l’acte délinquant au féminin ?

Détail de l'article

L a question de la violence et de la délinquance des filles tient au­jourd’hui une part modeste dans les travaux de recherche en criminologie et reste marginale en psychopathologie.
Nous allons présenter les prémices d’une recherche concernant la question de la délinquance des adolescentes, et notamment la place de la violence chez les filles et sa signification psychopathologique. Pouvons-nous, sur le plan clinique, supposer une spécificité de genre, comme certaines des théories criminologiques actuelles le proposent (Blaya, Debarbieux, Rubi, 2003) ? Que peut en dire la psychopathologie ?

 

Généralités
La participation des filles à la criminalité reste faible tant sur le plan de l’ampleur que sur celui de la gravité des actes. Les statistiques émises par le ministère de la Justice montrent que la question judiciaire ne concerne les filles que de façon ­extrêmement minoritaire. Si la violence et la délinquance des mineurs sont en croissance régulière pour les délits au cours des quinze dernières années (les années 1994 et 1995 restant à part), les condamnations pour crime augmentent régulièrement avec une stabilisation en 2004. Pour les filles, la stabilité des condamnations criminelles est stable depuis 1994, avec comme corollaire une augmentation régulière des condamnations pour viol. La violence sexuelle des filles s’est donc légèrement accrue. La courbe des condamnations pour délits s’incurve légèrement pour retrouver, en 2004, le taux de 1990.
Malgré tout, nous voyons combien ces chiffres s’inscrivent dans une large minorité qui fait que, pendant longtemps, le phénomène de la délinquance des filles n’a pas été pris en compte.
Pour autant, ce n’est pas parce qu’un phénomène demeure isolé qu’il ne mérite pas une attention scientifique. Surtout si celui-ci, soulignons-le, existe quand même depuis toujours. Quelques travaux sur ce sujet existent, mais le discours scientifique a longtemps qualifié la différence fille / garçon pour des raisons tantôt biologiques, tantôt psychologiques ou sociologiques. En tout état de cause, et cela est une évidence première, la violence et la criminalité des filles ont été expliquées à partir d’éléments issus de conceptions bien particulières liées à la différenciation sexuelle.

 

Criminologie et sociologie de la délinquance et de la violence chez les filles
Rappelons, avec S. Rubi, qu’en France l’é­tude de la délinquance féminine est pour le moins marginale, pour ne pas dire inexis­tante, si l’on cherche des travaux sociologiques à ce sujet.
Pour B. Doyon et M. Bussières (1999), la délinquance et la criminalité sont des phénomènes presque exclusivement masculins. Le jeune homme sera condamné pour toutes sortes d’actes criminels, dont des crimes avec violence ou de plus grande amplitude. Les jeunes femmes sont beaucoup moins violentes et commettent surtout des crimes qui ne sont pas dirigés contre autrui. En revanche, la tendance des femmes à prendre une part plus grande dans la criminalité à mesure qu’elles vieillissent est confirmée.
Si nous observons que le nombre de filles commettant des délits a eu tendance à augmenter au cours des dernières années, quelles peuvent en être les causes ?
L’augmentation réelle du nombre des délits ne peut, à elle seule, rendre compte de l’ampleur de cette réalité. C’est pourquoi nous devons avancer d’autres explications. Une de celles-ci tient en une plus grande reconnaissance actuelle des filles comme délinquantes. Autrefois, les filles qui commettaient des délits voyaient leurs actes camouflés au nom de leur statut de « bonne petite fille ». Ainsi, il y avait moins de détection de ces délits. Cette affirmation confirme que les autorités tolèrent moins qu’auparavant les méfaits commis par les filles. Une autre explication sociologique tient aussi au fait que les filles et les femmes prennent aujourd’hui plus part aux activités en dehors de la maison.
On peut relever, dans la littérature scientifique, cinq grands facteurs sociaux de la délinquance et de la criminalité qui jouent, aujourd’hui, autant pour les filles que les garçons :
● Le statut socioéconomique inférieur qui peut engendrer un sentiment d’infériorité et créer chez l’individu le désir de posséder plus.
● L’influence de la bande ou du groupe, l’appartenance à une minorité ethnique qui, bien que moins importante que les autres, montre que le choc des cultures peut expliquer l’activité délictueuse.
● La rencontre amoureuse des filles avec des garçons plus âgés et aux comportements déviants est un facteur favorisant la délinquance et la consommation de substances psychoactives, et montre chez ces dernières une augmentation dans un engagement déviant.
● Le dernier facteur social est la famille. Selon beaucoup d’auteurs, il s’agit d’un facteur clé relié à la délinquance et à la criminalité, lorsque l’on considère notamment que la famille influence considérablement le comportement de l’individu en lui fournissant un ensemble de rôles à suivre. Dans ce cadre, les filles évoquent des situations interpersonnelles difficiles à leurs yeux, comme des conflits avec leurs parents, des deuils, des disputes entre amis et des expériences de victimisation.
Lorsque la situation familiale présente certaines lacunes ou dysfonctionnements, par exemple des problèmes de violence conjugale, on peut observer des comportements violents chez l’enfant. Le rapport de l’INSERM sur les troubles des conduites et du comportement chez l’enfant et l’adolescent a montré que la violence familiale, vécue pendant l’enfance, lorsqu’elle était suivie de troubles des conduites, avait un effet direct sur la délinquance des filles (INSERM, 2005, p. 92). Selon B. Doyon et M. Bussières, l’influence de la famille est plus forte pour les filles que pour les garçons, les filles seraient plus sensibles aux différents problèmes familiaux, tout particulièrement en ce qui concerne la rupture.
Sur un plan individuel, il existe de fortes corrélations entre la criminalité et l’abus de substances psychoactives aussi bien chez les filles que chez les garçons, et les sociologues ont repéré deux autres facteurs importants que sont l’ajustement émotionnel adéquat, qui, lorsqu’il est défaillant, entraîne une incapacité de s’ajuster aux expériences vécues, et la faiblesse de l’estime de soi. Ainsi soit la personne rencontre trop de frustrations découlant de situations non adaptées à ses besoins, ce qui provoque un déséquilibre important et des réactions désadaptées consécutives, soit le passage à l’acte délictueux peut devenir pour l’individu un moyen pour se valoriser à ses propres yeux comme à son groupe d’appartenance.
Les théories sociologiques décrivent également ce qu’elles appellent des « causes motivantes » qui, lorsqu’elles sont associées à une des causes prédisposantes que nous venons de citer, créent bien souvent de la délinquance ou de la criminalité. Il s’agit de causes motivantes planifiées ou impulsives, les premières ayant comme caractéristiques qu’elles ont un but particulier, précis, qu’elles témoignent d’un délit préparé à l’avance, les autres ont ceci de particulier que les délits qu’elles engendrent répondent à une frustration. L’individu vient de vivre une contrariété et, presque immédiatement, il passe à l’acte. C’est dans ce contexte que la criminologie de l’adolescent situe la majorité des actes commis. Le psychopathologue reconnaîtra là la dynamique adolescente bien repérée et le particularisme de la pensée pubertaire, le rapport à la frustration et les aléas des capacités de symbolisation. Parmi les causes motivantes, on trouve l’insatisfaction face à la situation matérielle, la recherche d’émotions fortes, la fuite d’un état d’ennui ou d’un sentiment d’infériorité, le désir de gratification sexuelle immédiate dans le cas des agressions sexuelles et la revendication d’indépendance.
La spécificité des filles dans l’expression de la violence est sans doute issue, en partie, des conséquences de la construction sociale de la déviance (Picca, 1983, Cusson, 1998) et du caractère stéréotypé de la différence sexuelle : on s’accorde à penser que les garçons vivent plus souvent des expériences de confrontation, de rapport de forces, qu’ils sont éduqués pour être actifs, agressifs et indépendants (Blaya, Debarbieux, Rubi, 2003), et leur opposition aux conventions, aux lois et aux normes conventionnelles est souvent valorisée. À l’inverse, les filles seraient socialisées pour être passives, attentionnées et dépendantes, et devraient faire preuve d’adhésion aux conventions. De fait, étudier la différenciation des actes délictueux entre les garçons et les filles reviendrait, dans cette perspective, à étudier comment chaque sexe est socialisé. Il se crée ainsi une véritable théorie sociale des rôles, qui vient s’ancrer sur la différenciation sexuelle et va au-delà. Le rôle sexuel crée une dichotomie masculin / féminin et expliquerait que les hommes et les femmes sont fondamentalement différents, en fonction de l’apprentissage précoce issu des attentes de la famille et de l’entourage.

 

Approche psychopathologique de la délinquance et de la violence chez les filles
L’adolescence est le temps des remaniements fondamentaux dans la construction du sujet comme futur adulte. La transaction narcissique (passage du corps infantile au corps pubère) constitue l’un des enjeux les plus remarquables à l’adolescence (Marty, 2002), la génitalisation constituant, sur le plan métapsychologique, le cœur de l’expérience adolescente.
L’identification à la fonction parentale va permettre à l’adolescent la possibilité d’assumer ses actes et ses pensées, de se projeter dans l’avenir et de construire des projets. Cela sera devenu effectif lorsque le processus de l’adolescence aura conduit le jeune au-delà de l’œdipe pubertaire, au-delà des fantasmes incestueux et parricides. En cas de persistance de ces fantasmes, nous avons déjà observé chez une adolescente la possibilité d’apparition d’actes dont la nature était directement liée à cette problématique psychique non résolue (Moyano, 2006).
La scène pubertaire décale la scène primitive dans le sens où l’adolescent n’est plus dans une position de totale passivité. Il y a là un passage de la passivité à l’activité qui peut donner naissance, dans un surplus d’excitation, à la décharge agressive et aux actes violents auto ou hétéro-agressifs.
A. Green pense qu’un des travaux psychiques de l’adolescence consiste en l’anonymisation des figures parentales pour se dégager de l’orbite de l’autorité parentale (Green, 1986). Cela permettra la personnalisation du surmoi et l’autonomie de la vie psychique. L’idéal du moi et moi idéal remodèlent ainsi le surmoi qui construira un projet de vie entre réalité et ­pragmatisme. Rappelons que le surmoi possède trois fonctions : une fonction d’idéal (moi idéal et idéal du moi), une fonction d’auto-observation et une fonction à laquelle est conférée la conscience morale du sujet. Si la deuxième ou la troisième instance sont défaillantes, on peut supposer que le sujet peut verser dans les conduites délictueuses soit par inadaptation de la prise de conscience de ses propres actes, soit par une perturbation de la conscience morale.
Pour C. Chabert (1999), chez les jeunes filles convaincues d’avoir réussi à séduire le père, le fantasme hystérique de ­séduction va laisser la place à la version mélancolique du même fantasme, c’est-à-dire qu’avoir séduit le père, c’est l’avoir détruit dans sa fonction paternelle tout en ayant évincé la mère. Il en résulte une double culpabilité qui peut s’exprimer par la suite dans le recours à des conduites sacrificielles expiatrices marquées par le masochisme, comme les manifestations de violence auto-agressives (les scarifications, par exemple).
Pour F. Richard (2002), la recherche de l’excitation dans la conduite à risque peut prendre une allure « traumatophilique » : la violence du réel est seule susceptible de donner le sentiment d’exister vraiment. Alors, certaines conduites adolescentes seraient des substituts déqualifiés de l’initiation traditionnelle, ou bien une sorte de dérivés ordaliques, ou enfin une érotisation du traumatisme. Sur la question spécifique de la violence, F. Marty (2002) explique la difficulté à gérer la violence interne liée au temps pubertaire. La ­génitalisation ne fait pas sens, elle fait énigme et menace, et l’adolescent expulse cette menace et cette violence sur les objets externes. On peut observer des défenses de type paranoïde pour lutter contre le sentiment d’être agi. L’identification projective fonctionne à plein, l’autre est vécu comme dangereux et, d’agressé, l’adolescent passe à la position de l’agresseur.
Pour l’adolescent, la violence agie peut signifier :
● Un besoin de reprendre un rôle actif dans la maîtrise de son corps et de l’objet. Le masochisme peut ainsi constituer un moyen de maîtriser la menace de perte identitaire par le pouvoir d’emprise redonné au moi fragilisé dans le rôle actif, et la maîtrise sur l’environnement par le recours à la douleur. C’est un véritable retournement pulsionnel.
● Une défense contre des tensions internes insupportables (liées à l’excitation ou à la dépression).
● La haine pour l’objet : l’adolescent met en scène une destructivité en cherchant à reconstituer en scenarii œdipiens ce qu’il a reçu et subi ou pense avoir subi.
● Atteinte narcissique dont le sujet va chercher à se défendre activement.
● Un moyen privilégié de régulation des excitations internes et externes, au détriment des régulations psychiques. Ce recours prioritaire aux régulations sensori-motrices peut s’inscrire dans le paradigme du passage à l’acte dans le cadre de difficultés de mentalisation (au sens de P. Marty, 1991).
● L’opposition violente aux adultes recherche souvent la punition avec une resexualisation de la relation œdipienne : la punition est alors vécue comme substitut régressif de l’érotisation. Chez l’adolescente, cette resexualisation de la problématique œdipienne peut renvoyer à la scène primitive et à la reviviscence de la position passive du masochisme féminin.

 

Réflexions cliniques : l’éclipse paternelle
Notre questionnement clinique repose sur la question suivante : qu’est-ce qui est spécifique chez ces filles qui passent à l’acte ? La recherche présentée s’appuie sur une pratique de psychologue auprès de jeunes filles rencontrées à la Protection judiciaire de la jeunesse, adressées par un magistrat, juge des enfants ou juge d’instruction, après une mise en examen pour délit ou crime. Au cours des quatre dernières années, nous n’avons rencontré que huit jeunes filles au titre de la délinquance qui aient commis elles-mêmes des actes répréhensibles. Nous avons exclu de notre étude les délits mineurs, comme les vols de portables dans les sacs sur la plage, où la dimension de la trajectoire délinquante, au regard du psychologue, n’est pas apparue comme véritablement présente ni significative. Nous avons exclu également de notre population d’étude les adolescentes qui ont été seulement complices passives d’un délit, au regard de la problématique étudiée.
Parmi les huit filles retenues, il nous a semblé pouvoir repérer certaines régularités biographiques ou psychologiques : tout d’abord, la fréquence importante de troubles psychopathologiques divers. Ce résultat est conforme aux données de la littérature (Cauffman, 2004). Nous n’avons pas retrouvé de psychopathologie grave, essentiellement des troubles comportementaux et des conduites antisociales, un trouble des acquisitions scolaires. Il est intéressant de trouver pour deux cas le registre des troubles névrotiques au sein desquels une jeune fille présentait une personnalité hystérique assez marquée. Une autre, mise en examen pour dégradation en réunion – elle avait participé, avec quatre garçons, à saccager une maison –, souffrait d’une dysmorphophobie importante, de troubles de l’identité qui lui faisaient revêtir des habits masquant toute féminité. Elle s’identifiait d’ailleurs elle-même, ce sont ses propres mots, comme étant « un garçon parmi les autres garçons ».
Ces résultats cliniques nous interpellent parce qu’ils nous ont semblé inattendus dans les a priori de cette recherche, par la diversité des troubles constatés.
Ce qui semble rassembler l’histoire de ces adolescentes est, de prime abord, la relation au couple parental. Une relation faite sur une apparente absence du père. En effet, sur les huit filles, deux seulement vivent avec leurs deux parents réunis, et l’une des deux nous parle d’emblée du manque d’attention de son père qui ne la regarde pas : cette jeune fille de quatorze ans et demi est en grande demande affective et fait tout pour que son père la remarque, jusqu’à s’habiller comme une poupée Barbie avec des nœuds rose bonbon dans les cheveux. L’autre adolescente ne signale aucune difficulté intrafamiliale.
Sur les six filles restantes, toutes vivent auprès de leur mère. Soit seule avec elle, soit avec des frères et sœurs. On note la présence active de la mère ; souvent, la relation entre la mère et la fille est passionnée, mêlée de surprotection et de rejet. La mère est séparée ou divorcée, vit seule, sans compagnon ou nouveau mari, ce qui nous renseigne sur la capacité ou plutôt l’incapacité de ces femmes de laisser une place à un compagnon. La relation œdipienne au père pose problème à ces six jeunes filles. Difficulté d’élaboration ou refus, en tous les cas jamais la figure du père n’occupe de place rassurante ou contenante ou même, comme on peut le voir parfois, n’assure de fonction réparatrice lorsque la figure maternelle est trop fortement connotée par l’abandon. Il est un lieu commun de dire que les adolescents qui commettent des actes contre la loi luttent, d’une façon ou d’une autre, contre ce qui fait ou devrait faire loi dans leur constellation psychique, en particulier le délit peut symboliser une attaque de la figure paternelle absente, défaillante, menaçante, excitante, etc. Cela est flagrant pour presque tous les adolescents délinquants. Et c’est là que le bât blesse : il n’y aurait donc pas de différence entre les filles et les garçons ? La place du père serait-elle vacante tant chez les uns que chez les autres ?

 

L’éclipse du père, une caractéristique chez les filles délinquantes ?
Mais c’est peut-être dans la recherche de la qualification et des caractéristiques de ce défaut que la différence entre les filles et les garçons peut apparaître. À l’adolescence, le garçon lutte souvent contre ce qu’il ressent en lui des mouvements identificatoires envers ce père qui est soit violent, soit absent, soit défaillant, et c’est l’image même du futur père en lui qui est attaquée. Il se défend, parfois, de ressembler en tant que jeune homme à cet homme qu’il refuse ou qui le rejette. Pour la fille, tout est différent : elle n’est pas dans ce rapport identificatoire au père comme modèle pour son futur statut d’adulte, mais elle joue, à travers la figure maternelle, son lien à l’image paternelle comme étant à la fois le modèle de la relation à la figure masculine, donc comme prototype à ses relations hétérosexuelles, et comme le modèle de la figure maternelle à laquelle l’adolescente s’identifie.
Une jeune fille, mise en examen pour violence et dégradation, est scolarisée en classe de troisième. Sa mère, d’origine étrangère, a connu trois hommes avec lesquels elle a eu plusieurs enfants, mais ne s’est jamais installée avec aucun d’entre eux. La jeune fille n’a pas de souvenir qu’il y ait eu un jour un père ou un beau-père à la maison. À propos de la relation avec son père, elle banalise à l’extrême, disant que « tout se passe bien » ; elle le voit pendant les vacances scolaires. Finalement, j’apprendrai qu’elle ne parle que très peu avec lui lorsqu’elle le voit ; elle pense qu’il est plus proche de son frère, ce qu’elle trouve normal, car c’est un garçon. Plus elle en parle, plus son père me paraît lointain d’elle dans son propre système relationnel. Lorsque je lui demande enfin quel est son métier, elle me répond qu’elle n’en sait rien. Sa réponse m’étonne, mais ne l’étonne pas elle-même. Je lui demande si, effectivement, elle est en train de me dire qu’à quinze ans, elle ne connaît pas le métier qu’exerce son père. D’un ton tout aussi neutre, elle répond par l’affirmative. Je lui fais part de ma surprise à ce propos, sur peut-être son manque de curiosité sur la vie de son père, sur un renseignement qu’on demande souvent à l’école ou au collège, sur ce qui fait partie de sa propre histoire, mais elle ne semble pas affectée, même si, en souriant, elle concède qu’elle comprend mon propre étonnement. Elle m’apprendra par la suite qu’elle a déjà eu quelques relations avec les garçons, qu’elle n’a pas de petit ami actuellement et qu’elle n’est jamais tombée amoureuse. Cette jeune fille est en train de grandir en présence d’une image paternelle qui existe, certes, mais qui semble lointaine, hors d’atteinte.
C’est dans ce rapport d’éloignement, de mise à distance ou d’occultation de l’image paternelle, que quelque chose de singulier existe chez les filles. On pourrait dire qu’au lieu d’un manque du père, ou d’une absence du père, ou en lieu et place d’un comportement violent ou délinquant qui viendrait signifier la confrontation au père symbolique chez la fille, on est en présence plutôt d’une éclipse du père. Parler d’éclipse, c’est rappeler la définition du dictionnaire : disparition temporaire complète ou partielle d’un astre due à son passage dans l’ombre ou la pénombre d’un autre.
M. Tardif (2004) a relevé chez des femmes et adolescentes agresseuses sexuelles des situations d’emprise, de carence, de violence, dans leur petite enfance qui auraient empêché une intégration de leur propre fonction maternelle. Face à cette non-intégration, on peut imaginer que la figure maternelle ait conservé toute l’ampleur dont elle jouissait pendant la petite enfance et qu’elle fasse de l’ombre à l’image paternelle. Ainsi, le père, chez ces filles, serait partiellement ou complètement masqué par la mère, figure emblématique qui conserverait l’omnipotence. L’éclairage parental sur la psyché de la fille serait réduit à la seule lumière maternelle. La notion d’éclipse du père signifie aussi, et c’est important, que l’occultation ne dure qu’un temps. Nous n’avons pas dans ce cas de figure de caractère définitif ni rédhibitoire de la forclusion. L’éclipse partielle de la figure paternelle laisse entendre que le père est en partie accessible, soit dans l’actuel, soit dans le futur, par la psyché de la fille. Dans l’hypothèse d’une éclipse totale, on pourrait observer les impossibilités d’élaboration autour de la problématique paternelle, telles que celles dont nous avons fait mention dans ce texte.
Ainsi, la métaphore de l’éclipse du père pourrait, selon nous, expliquer le caractère minoritaire des situations de violence et de délinquance chez les filles. Il resterait à vérifier que ces situations soient circonscrites dans le temps, celui de l’éclipse paternelle. Nous pensons que c’est lors de cette dernière seulement que la souffrance et les troubles apparaîtraient. Il suffirait que le rayonnement paternel parvienne à nouveau à filtrer le discours ou les représentations maternelles pour atteindre le monde représentatif de la fille, pour que celle-ci puisse en bénéficier durablement.
La mise en éclipse pourrait se faire selon deux modalités :
● Premièrement, on peut faire l’hypothèse que le père se désengage psychiquement et-ou dans la réalité de sa propre préoccupation paternelle et laisse toute la place à la mère. Se positionnant en arrière-plan, il laisse la fille dans le seul rayonnement maternel, comme nous l’avons constaté chez deux des filles (dont celle que nous avons comparée à la poupée Barbie).
● Deuxième cas de figure, et il nous semble que ce cas a été le plus fréquent parmi les adolescentes que nous avons rencontrées, l’éclipse du père serait la résultante d’un travail psychique de la mère, inconscient ou non d’ailleurs, qui se placerait comme seule référente dans l’espace psychique de sa fille, occultant ainsi le rayonnement paternel. La censure de l’amante ne pourrait pas s’opérer, la fille et la mère laissant perdurer un contact dense et persistant entre elles deux, sans espace potentiel pour la place du père, parce que cette place, justement, se trouve éclipsée. Elle est, en fait, masquée dans la psyché maternelle tout autant que par la psyché maternelle.
L’éclipse paternelle nous permet de penser la spécificité de la violence et de la délinquance féminine à l’adolescence dans une perspective de la faillite momentanée de la figure d’autorité masculine. Faillite réelle ou symbolique, difficultés identificatoires entre une adolescente et une image paternelle inaccessible. ■

Pour citer cet article

Moyano Olivier  ‘‘La délinquance des adolescentes : une violence de genre ?‘‘
URL de cet article : https://www.jdpsychologues.fr/article/la-delinquance-des-adolescentes-une-violence-de-genre

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